Rubrique : Géopolitique


Le : 11 Mars 2006

L'Amérique superpuissance, « c'est terminé »

Depuis les attentats du 11-Septembre 2001 s’est intaurée aux Etats-Unis, sous l’impulsion du gouvernement Bush, une véritable psychose contre le terrorisme. Dès le 26 octobre, soit un mois et demi après l’événement, le Congrès adoptait le USA Patriot Act qui accorde des pouvoirs exceptionnels à la police, réduit sensiblement le rôle de la défense et représente une mise en question de l’habeas corpus qui, dans la tradition anglo-saxonne, garantit les libertés individuelles.
Cette loi est toujours l’objet de vives critiques, notamment de la part des organisations de défense des droits de l’homme et des juristes, d’autant plus que le Patriot Act qui, à l’origine était une loi d’exception votée pour quatre ans, a été, le 21 juillet 2005, prolongé pour devenir permanent, à l’exception de deux de ses dispositions (l’une relative aux écoutes téléphoniques, l’autre aux accès aux fichiers personnels) maintenues pour dix ans seulement. Selon ses adversaires, les libertés individuelles ont été largement diminuées au profit de la répression. Les points critiques sont notamment :

- la diminution des droits de la défense ;
- la violation de la vie privée ;
- la diminution du droit à la liberté d’expression.

Malgré ces restrictions très contraignantes, des intellectuels, des journalistes indépendants, des hommes politiques du camp opposé à celui de Bush, ont néanmoins la faculté de s’exprimer dans des articles, parfois violents, contre la politique menée par le gouvernement. Ces articles ont évidemment leur place sur des sites Internet mais on les trouve aussi dans des journaux à grande diffusion. On voit ainsi que la grande presse américaine dispose d’une certaine marge de manœuvre pour s’extraire du carcan du politiquement correct et l’on ne peut qu’admirer, et envier, depuis notre « Vieille Europe », cette liberté de pensée et d’expression qui fait partie de l’héritage des Pères fondateurs de cette grande nation.

Polémia a relevé un article signé de Paul Craig Roberts, ayant appartenu à l’administration Reagan, qui lance un réquisitoire sévère contre le président Bush dont il dénonce les présentations fallacieuses pour justifier sa guerre en Irak.

Polémia


L’Amérique superpuissance, c’est terminé
Par Paul Craig Roberts
Le 9 janvier 2006

Le président George W.Bush a détruit l’économie de l’Amérique en même temps que la réputation qu’avait ce pays d’être une nation honnête, humaine, amoureuse de la paix, attachée aux libertés civiques et aux droits de l’homme.

Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et la spécialiste des questions budgétaires de l’université de Harvard Linda Bilmes ont calculé que le coût, pour les Américains, de la guerre d’Irak menée par Bush oscillait entre mille et deux mille milliards de dollars. Ce chiffre est de 5 à 10 fois plus élevé que les 200 milliards de dollars estimés par le conseiller économique de Bush, Larry Lindsey. Lindsey a été congédié par Bush au motif que son estimation était trois fois supérieure au chiffre de 70 milliards de dollars que l’administration Bush, dans son calcul du poids de la guerre, avait annoncé de manière trompeuse au Congrès et aux électeurs américains. On ne peut pas travailler dans l’administration Bush à moins d’être prêt à mentir pour Deubeulyou.

Les Américains feraient bien de se demander si la Maison-Blanche est entre des mains compétentes quand une guerre annoncée pour 70 milliards de dollars devient une guerre à 2 000 milliards de dollars. Bush a vendu sa guerre en sous-estimant son coût d’un facteur de 28,57. N’importe quel fonctionnaire des finances, n’importe où dans le monde, dont le projet dépasserait de 2 857 % le budget, serait instantanément renvoyé pour parfaite incompétence.

Si la guerre de Bush coûte près de 30 fois plus que ce qu’il avait annoncé, c’est à cause des crétins de néo-conservateurs qu’il a bêtement nommés à des postes politiques et qui lui ont dit que l’invasion serait une promenade. Les néo-cons annonçaient un minimum de pertes. L’Irak a déjà coûté 2 200 morts américains et 16 000 blessés graves – et la guerre de Bush n’est pas encore terminée. Le coût des soins à vie aux blessés et des pensions d’invalidité pour les milliers de soldats américains atteints de lésions cérébrales et de problèmes de colonne vertébrale ne faisait pas partie du tableau optimiste et irréaliste dépeint par Bush.

L’estimation du Dr Stiglitz de 2 000 milliards de dollars est correcte pour l’instant. Mais elle est encore loin du compte. Ma propre estimation est un multiple de celle de Stiglitz.

Stiglitz tient bien compte du coût des soins à donner à vie aux blessés, de la valeur économique des vies perdues et détruites et du coût, à cette occasion, des ressources détournées au profit des destructions de guerre. Ce qu’il oublie, c’est le fait que la guerre a détourné l’attention de la nation de l’érosion galopante de l’économie américaine. L’attention des Américains et de leur gouvernement a été accaparée par la guerre et par l’état policier qui l’a accompagnée à l’intérieur du pays. En attendant, l’économie américaine s’est rapidement dégradée pour atteindre le stade de pays de tiers-monde.

En 2005, on a enregistré pour la première fois que la consommation, les dépenses des entreprises et les dépenses publiques ont dépassé la totalité des revenus du pays. En fait l’épargne nationale nette a chuté.

L’Amérique ne peut consommer plus qu’elle ne produit que si les étrangers comblent la différence. La Chine a récemment annoncé qu’elle avait l’intention de diversifier ses acquis en devises étrangères en se tenant à l’écart du dollar américain. Si cela n’est pas une simple menace pour extorquer de Bush encore plus de concessions, l’aptitude des Américains à consommer s’arrêtera net en raison d’une chute du dollar à mesure que la Chine cessera d’être une éponge absorbant la profusion excessive de dollars. Les pays producteurs de pétrole pourraient suivre l’initiative de la Chine.

Maintenant que les Américains sont dépendants des importations pour leurs textiles, pour leurs biens manufacturés et même pour leurs produits de haute technologie, une baisse du dollar rendra tous ces produits beaucoup plus chers. Les standards de vie américains, qui font du surplace, vont s’effondrer.

Un effondrement des standards de vie représente un coût énorme et fera de la dette existante une charge insupportable. Stiglitz n’a pas inclus ce coût dans son estimation.

Plus grave encore est le fait que la guerre a détourné l’attention des Américains de la disparition des emplois des classes moyennes pour les diplômés d’universités.

Les niveaux de l’ascension sociale sont rapidement démantelés par la délocalisation de la production destinée aux marchés américains, par la délocalisation des emplois et par l’importation de professionnels étrangers détenteurs de permis de travail. Dans presque toutes les sociétés américaines, on licencie du personnel américain pour le remplacer par des étrangers qui travaillent à moindre salaire. Même des enseignants de lycées américains et des infirmières sont remplacés par des étrangers qui entrent munis de permis de travail.

Le Rêve Américain est devenu un cauchemar pour les diplômés des universités qui ne peuvent pas trouver de travail sérieux.

C’est ce qui ressort de manière tout à fait claire des statistiques relatives aux emplois et aux effectifs sur les cinq dernières années. Les chiffres de décembre, sortis le 6 janvier, montrent le même phénomène que celui que je rapporte chaque mois depuis des années. Sous la pression des délocalisations, l’économie américaine crée seulement des emplois à basse productivité dans les services intérieurs mal payés.

Dans le secteur privé il n’a été créé qu’un nombre dérisoire d’emplois : 94 000. Sur ces 94 000, 35 800, soit 38 %, sont des emplois de serveuses et de barmans. Les services médicaux et sociaux représentent 28 % de ces nouveaux emplois et les travailleurs temporaires 10 %. Ces trois catégories de faible technicité, appartenant à des services intérieurs non commercialisables, représentent donc 76 % des nouveaux emplois. C’est le type d’emploi d’une pauvre économie tiers-mondiste qui consomme plus qu’elle ne produit.

La prétendue première économie du monde, celle de la superpuissance américaine, n’a été capable de créer en décembre qu’une misère de 12 000 emplois dans les secteurs de production, dont 77 % relèvent de l’industrie du bois et du métal – la fabrication de mobilier et de toitures métalliques liée au développement du logement qui, aujourd’hui, est arrivé à son terme. L’emploi aux Etats-Unis a baissé dans les équipements, dans les instruments électroniques et dans l’automobile et ses pièces détachées.

2 600 emplois ont été créés dans la conception de systèmes informatiques et les services connexes, triste nouvelle pour les centaines de milliers d’ingénieurs américains informaticiens au chômage.

Quand un pays abandonne ses fabrications, l’engineering, la recherche et l’innovation ne sont pas loin de prendre le même chemin. Maintenant que les délocalisations ont tué les possibilités d’emploi pour les citoyens américains et que même General Motors et Ford sont en déclin, le développement économique américain ne durera qu’aussi longtemps que le reste du monde absorbera notre dette et financera notre consommation.

Combien de temps faudra-t-il pour que « la seule superpuissance restante du monde » soit universellement considérée comme une économie criblée de dettes, exsangue, qui a désespérément besoin d’un renflouement par le FMI [Fonds monétaire international] ?

Paul Craig Roberts
9 janvier 2006
Traduction R. Schleiter

correspondance Polémia
(lu sur le net :http://www.vdare.com/roberts/060109_america.htm)

Le professeur Paul Craig Roberts enseigne au « Centre d’études stratégiques et internationales » à Washington ainsi qu’à la célèbre université de Stanford. Secrétaire-adjoint au Trésor dans l’administration Reagan, il était représentant du ministre des finances des Etats-Unis et, conseiller influent du président, il a contribué à donner forme à l’économie américaine de l’époque.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages d’économie ; éditeur associé du « Wall Street Journal », collaborateur de la « National Review », il a donné plusieurs contributions à la grande presse américaine (« International Herald Tribune »…) et allemande (« Deutsche National Zeitung », …).

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