Rubrique : Société


Le : 16 Janvier 2007

L'identité nationale selon Huntington

Le sujet de Huntington, c’est l’identité nationale de l’Amérique mais ses interrogations sur l’immigration, sur le multiculturalisme, sur les courants relativistes et déconstructivistes, sur la discrimination positive, sur le fait qu’un credo ne peut suffire à faire une nation ou sur la superclasse mondiale sont aussi riches d’enseignements pour les Français, bien qu’elles ne soient pas directement transposables en Europe où la situation est quelque peu inversée : en effet, aux Etats-Unis, c’est le flux migratoire des trois derniers siècles vers le continent américain qui a rendu indispensable la constitution d’une nouvelle identité nécessaire aux immigrants, alors qu’en Europe, où les identités se sont forgées naturellement depuis près de vingt siècles, ces identités, souvent homogènes, sont aujourd’hui agressées par le nouveau flux migratoire contemporain.
Issu d’une communication prononcée dans le cadre du Club de l’Horloge, ce texte d’Augustin Jandon est une synthèse très précieuse. — Polémia.


Samuel P. Huntington, auteur du livre « Le Choc des civilisations », a publié en 2004 un nouveau livre, édité en France par Odile Jacob, ayant pour titre : « Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures ». Francis Fukuyama utilise le qualificatif : « Eblouissant » et Zbigniew Brzezinski commente : « Un tour de force intellectuel : audacieux, provocateur ! ».

Ce livre érudit, écrit à partir des cours sur l’identité américaine que donne ce professeur d’université, est consacré essentiellement à l’histoire américaine. Il comporte des analyses de l’identité qui vont servir à enrichir notre réflexion sur cette question. Les Etats-Unis d’Amérique constituent un modèle, voire un laboratoire d’expériences, pour nombre de chercheurs, de politologues et d’hommes politiques. Il est donc tout à fait légitime de le connaître pour enrichir notre réflexion sur un sujet qui concerne tous les pays de culture européenne.

A ce titre, lors de l’examen d’un nouveau projet de loi portant réforme de l’immigration, un amendement républicain a été adopté en mai 2006 faisant de l’anglais la langue « nationale » des Etats-Unis, mais aussi un amendement démocrate se contentant de la proclamer langue « commune et unificatrice ».

En passant, on peut remarquer que les débats sur les questions d’identité ne sont pas des tabous, au sens de sujets dont on ne parle pas, qui restent enfouis par autocensure mentale. Dans ce grand pays, considéré par tous les observateurs politiques comme l’exemple de la démocratie, ces questions passionnent l’opinion et font l’objet d’affrontements idéologiques particulièrement puissants, tant par la force des idées qui s’opposent que par les moyens qu’ils mobilisent.

La présente communication va avoir pour objet de présenter ce livre et d’exposer comment les réflexions du Pr Huntington peuvent servir à notre débat d’idées français.


1/ Le professeur Huntington

Samuel P. Huntington est né en 1927 et enseigne les sciences politiques à l’Université de Harvard (Massachusetts). Il écrit ses livres entouré de collaborateurs nombreux et dévoués. La densité du contenu et du style traduit l’importance qu’il attache à présenter à ses lecteurs des ouvrages documentés et intellectuellement travaillés. Il reconnaît que ses travaux universitaires ne peuvent pas cacher ses préférences pour certaines idées, mais la présentation des faits et des thèses de tous les protagonistes est objective. Ce dernier livre est le quatorzième d’une longue série.


2/ L’identité selon le professeur Huntington

Le professeur Huntington consacre un chapitre à la définition de plusieurs concepts clés qui seront utilisés tout au long de son ouvrage. Nous utiliserons les termes retenus par la traduction en langue française.

Il définit tout d’abord l’identité, la saillance et la substance.

a) « L’IDENTITÉ est le sentiment de lui-même éprouvé par un individu ou un groupe. »

L’identité résulte de la conscience de soi, du sentiment de constituer une entité individuelle ou collective dont les caractéristiques particulières fondent la distinction entre un « moi » et un « toi », un « nous » et un « eux ».

L’identité concerne à la fois les individus et les groupes. Les identités sont dans leur grande majorité des constructions imaginaires. Chaque individu possède plusieurs identités de nature attributive, territoriale, économique, culturelle, politique, sociale ou nationale, et l’importance de l’une par rapport à l’autre varie dans le temps. Enfin, l’identité est souvent le produit de l’interaction entre le sujet et les autres, ce qui signifie que la manière dont les autres perçoivent un individu ou un groupe affecte la manière dont un individu ou un groupe se définit. Les identités dépendent des situations et la mondialisation récente peut avoir pour effet d’augmenter l’importance que les individus et les peuples attachent aux identités de portée plus vaste.

L’identité repose aussi sur un besoin d’estime de soi qui pousse les individus à penser que le groupe auquel ils appartiennent est meilleur que d’autres. De même que l’homme possède des instincts, notamment l’instinct de reproduction et celui d’agressivité, de même l’homme a besoin d’avoir des ennemis et des alliés. C’est une caractéristique de la psychologie et de la condition humaines.

b) La SAILLANCE est l’importance que l’individu ou le groupe accorde à une identité.

En effet, il a été remarqué qu’un individu ou un groupe pouvait posséder plusieurs identités d’inégale importance.

L’identité nationale est, du point de vue de la saillance, en concurrence avec d’autres identités :
– les identités alter-nationales, c’est-à-dire celles d’un autre pays : les immigrants aux Etats-Unis peuvent s’identifier aux pays dont ils sont originaires ;
– les identités infra-nationales, c’est-à-dire celles liées à la race, l’appartenance ethnique ou le sexe ;
– les identités transnationales, c’est-à-dire celles de certains membres des élites américaines dans les milieux d’affaires, des finances, des idées, des professions libérales et même de gouvernement qui ont le sentiment d’appartenir à une super-classe mondiale, faisant ainsi apparaître une fracture entre la majorité des Américains et ceux qui contrôlent le pouvoir, les richesses et le savoir.

La saillance de l’identité nationale peut varier avec l’importance des menaces extérieures.

c) La SUBSTANCE désigne ce que l’individu ou le groupe possède en propre ou en commun et qui le différencie des autres individus ou d’autres peuples.

La substance de l’identité nationale est constituée par des éléments objectifs. Quand nous disons : « Nous, les Américains », de qui parlons-nous ? D’un peuple, d’une race, d’une religion, d’une appartenance ethnique, de valeurs, d’une culture, de la richesse, de la politique ou d’autre chose encore ?

Dans les années 1990, la société américaine a été confrontée à de nombreuses questions qui ont suscité de vifs débats : l’immigration et l’assimilation, le multiculturalisme et la diversité, les rapports entre les races et la discrimination positive, la place de la religion dans la sphère publique, l’éducation bilingue, les programmes scolaires et universitaires, la prière à l’école et l’avortement, la signification de la citoyenneté et de la nationalité, l’ingérence étrangère dans les élections américaines, l’application extra-territoriale des lois américaines, le rôle politique croissant des diasporas à l’intérieur et à l’extérieur du pays. La question qui sous-tend tous ces problèmes est celle de l’identité nationale. Presque toutes les positions envisageables sur les sujets qui précèdent impliquent des présupposés précis à propos de cette identité.

Sur un plan pratique, la réponse à cette question est évidemment essentielle puisqu’elle va déterminer les intérêts nationaux et la politique « étrangère » correspondante.

d) Les SOURCES de l’identité

Huntington recense plusieurs sources d’identité :

– attributive, comme l’âge, l’ascendance, le sexe, la famille (issue des liens du sang), l’ethnie (en tant qu’extension de la famille) et la race ;
– culturelle, comme le clan, la tribu, l’ethnie (en tant qu’elle représente un mode de vie), la langue, la nationalité, la religion et la civilisation ;
– territoriale, comme le voisinage, le village, la ville, la province, l’Etat, la région, le pays, la zone géographique, le continent, l’hémisphère ;
– politique, comme la faction, la clique, le leader, le groupement d’intérêt, le mouvement, la cause, le parti, l’idéologie, l’Etat ;
– économique, comme le travail, l’occupation, la profession, le groupe de travail, l’employeur, l’entreprise, le secteur économique, le syndicat, la classe sociale ;
– sociale, comme les amis, le club, les équipes sportives, les collègues, le groupe de loisir, le statut social.

Un individu peut être lié à plusieurs sources d’identité, avec des liens plus ou moins étroits. Elles sont donc hiérarchisées et leur classement varie dans le temps. Huntington signale à ce sujet l’amour pour le petit troupeau qui constitue le principe originel des attachements publics et qui ne supplante pas l’amour pour l’ensemble de la communauté.

Pour Huntington, l’identité nationale comporte en règle générale un élément territorial, un ou plusieurs éléments attributifs (la race ou l’appartenance ethnique), culturels (la religion ou la langue) et politiques (l’Etat et l’idéologie), ainsi qu’occasionnellement des éléments économiques (l’agriculture) ou sociaux (milieux et réseaux). La nation, en tant que telle, n’est pas une source d’identité, même si elle a été à certaines époques la forme d’identité la plus répandue en Occident.

Il existe, en réalité, deux conceptions de l’identité nationale : ethnico-raciale d’une part, culturelle d’autre part. C’est une identité dérivée, qui tire sa force d’autres sources que la nation.

Les nations sont le produit de l’histoire européenne du XVe au XIXe siècle. C’est la guerre qui a donné naissance à l’Etat, c’est elle qui a créé les nations.

La thèse centrale du livre est la permanence du caractère fondamental de la culture anglo-protestante pour l’identité américaine.

La nation repose ainsi sur une association d’éléments de nature ethnique et d’éléments de nature culturelle. Les identités de nature ethnique sont relativement permanentes dans la mesure où l’héritage ethnique est une donnée irréductible. En revanche il est possible de changer de culture. Nombreux sont ceux qui changent de religion, apprennent de nouvelles langues, adoptent de nouvelles valeurs et de nouvelles croyances, s’adaptent à de nouveaux modes de vie. L’identité culturelle peut évoluer et changer ; l’identité ethnique-ancestrale ne le peut pas. La sailllance de ces différentes composantes culturelles évolue selon les époques, et cela est particulièrement vrai pour l’Amérique.


3/ Les composantes de l’identité américaine

a) Une POPULATION

La thèse de S. Huntington est que l’Amérique est d’abord une société de colons issus des Iles britanniques qui se sont fixés sur un territoire nouveau afin de créer une autre communauté, une « cité sur la colline », à partir de 1607, 1620 et 1630, à laquelle se sont agrégés des immigrants.

a.a) Ces hommes ont fondé une « colonie », c’est-à-dire une communauté fondée par des hommes ayant quitté leur terre natale afin d’établir une nouvelle société sur une terre lointaine.
La culture des colons a fourni le cœur de la culture américaine : la religion chrétienne, les valeurs et le moralisme protestants, la morale du travail, la langue anglaise, les traditions britanniques se rapportant au droit, à la justice et aux limites du pouvoir du gouvernement, ainsi qu’un héritage littéraire, artistique, philosophique et musical européen. C’est sur ce terreau que les colons ont élaboré, au XVIIIe et au XIXe siècle, le Credo américain et les principes qui le constituent : la liberté, l’égalité, l’individualisme, le gouvernement représentatif et la propriété privée.

a.b) Par la suite, plusieurs générations d’immigrants ont été intégrées, nous dirions assimilées, dans la culture des colons fondateurs, y ont apporté leur contribution et l’ont modifiée. Cependant, ils ne l’ont pas transformée fondamentalement car, au moins jusqu’à la fin du XIXème siècle, c’est la culture anglo-protestante et les libertés politiques comme les opportunités économiques qu’elle a créées qui les ont attirés en Amérique.

Les fondateurs éprouvent le besoin de définir leurs institutions dans des chartes, des accords et des constitutions et de fixer des lignes directrices pour leur développement (premiers codes en Virginie en 1606, à Plymouth en 1636, dans la baie de Massachusetts en 1648).

Les implantations ultérieures vers l’ouest se feront sur le même modèle.

En 1790, la population totale des Etats-Unis était de 4 millions d’habitants, dont 700 000 esclaves qui ne faisaient pas partie de la société américaine. La population blanche était composée de 60 % d’Anglais, de 80 % de Britanniques et le reste d’Allemands et de Hollandais. 98 % de la population était protestante. La société était alors très homogène.

De 1820 à 2000, environ 66 millions d’immigrants sont arrivés en Amérique. Mais la population des colons a été multipliée par 2,5 de 1790 à 1820, avec des taux de fécondité moyens de 7 enfants par femme.

Sans immigration après 1790, la population américaine en 1990 aurait compté 122 millions d’habitants au lieu de 249 millions. Vers la fin du XXe siècle, l’Amérique était pour moitié le produit des premiers colons et de leurs esclaves, et pour moitié celui des immigrants ayant rejoint la société que les colons avaient créée.

Aux immigrants, aux descendants des colons, des immigrants et des esclaves, viennent s’ajouter les descendants des peuples conquis par les Américains comme les Indiens, les Portoricains, les Hawaïens ainsi que les Américains ayant des ancêtres mexicains, vivant au Texas ou dans les territoires enlevés au Mexique au milieu du XIXe siècle.

a.c) L’immigration à grande échelle est une caractéristique seulement intermittente de la vie américaine. Elle est devenue significative à partir des années 1830, a reculé dans les années 1850, augmenté dans les années 1880 pour reculer enfin dans les années 1890.

Très élevée dans les 15 ans avant la première guerre mondiale, elle a fortement diminué après le vote de la loi sur l’immigration de 1924. Ce n’est qu’à partir de l’Immigration Act de 1965 que le nombre des immigrants est redevenu significatif. De 1820 à 2000, le pourcentage moyen de personnes nées à l’étranger dépassait à peine 10 % de la population américaine.

b) Des PRINCIPES politiques

Parmi les éléments constitutifs de l’identité américaine, le Credo américain joue un rôle fondamental. Il est constitué par des principes politiques : la liberté, l’égalité, la démocratie, l’individualisme, les droits de l’homme, l’Etat de droit et la propriété privée.

En effet, devant la dégradation des relations avec la Grande-Bretagne, pour justifier le désir d’indépendance, il n’était pas possible d’invoquer la domination d’un peuple par un autre, puisque colons américains et dominateurs anglais étaient tous britanniques. Les Américains se sont mis à invoquer des idées politiques, les unes issues des principes politiques anglais tels que la liberté, l’Etat de droit et le gouvernement fondé sur le consentement à l’impôt, les autres issues du mouvement des Lumières telles que la liberté, l’égalité et les droits individuels.

L’ennemi anglais est devenu le premier ennemi idéologique de l’histoire moderne. Pendant le siècle qui a suivi l’indépendance, l’Amérique a été le seul pays à avoir un gouvernement républicain et à posséder les institutions qui caractérisent les démocraties modernes.

Le Credo constitue indéniablement un élément de l’identité américaine, mais celle-ci ne se résume pas seulement à cela.

c) Un TERRITOIRE

Les Américains ne s’attachent pas aux lieux. Les idées de « terre mère », « terre sacrée », « homeland », leur sont étrangères. Les colons n’ont jamais considéré l’Amérique « comme la terre de leurs pères ». Ils sont mobiles. La terre est un bien abondant, bon marché exploitable facilement. Les limites territoriales de l’Amérique ont sans cesse bougé. Pendant plus de deux cent cinquante ans, la frontière a joué un rôle fondamental pour l’identité américaine.

d) RACE et appartenance ethnique

Si le territoire n’a pas suscité d’attachement particulier des Américains, il n’en va pas de même de la race et de l’appartenance ethnique. L’importance que leur ont accordée les Américains explique l’esclavage des Noirs, le massacre des Indiens et leur marginalisation, l’exclusion des Asiatiques, la relégation des catholiques, le blocage de l’immigration des autres pays que ceux de l’Europe du Nord-Ouest.

A l’origine de ces mouvements, il convient de rappeler la guerre avec les Indiens, la « guerre du roi Philippe » de 1675 à 1676, où la proportion de victimes parmi les colons a été la plus importante de toutes les guerres (deux fois celle de Sécession, sept fois celle de la Seconde Guerre mondiale). Les colons en ont conclu que l’extermination ou l’expulsion étaient les seules solutions envisageables pour l’avenir.

Les Noirs importés jusqu’en 1808 étaient réduits en esclavage. Dans le premier code de nationalité américaine de 1790, la citoyenneté américaine n’est accessible qu’aux « personnes blanches et libres ». Pour les Noirs affranchis, il a été créé le Liberia, en 1821, qu’ont rejoint entre onze et quinze mille d’entre eux. Les Noirs ne pouvaient prétendre aux mêmes droits et libertés que les citoyens et ne faisaient donc pas partie du « peuple des Etats-Unis ». Le XVe amendement, adopté en 1868, stipule que toute personne née ou naturalisée aux Etats-Unis est citoyen des Etats-Unis.

En 1882, le Chinese Exclusion Act a décidé la suspension de l’immigration chinoise pendant une période de dix ans, qui a fini par devenir permanente. En 1908, un Gentleman’s Agreement était négocié entre les Etats-Unis et le Japon. En 1917, le Congrès vote une loi de restriction de l’immigration concernant toute l’Asie. Ces barrières à l’immigration ont été levées en 1952.

L’appartenance ethnique est une catégorie d’une portée plus limitée que la religion ou la race. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la plupart des immigrants arrivés en Amérique venaient d’Europe du Nord. Puis un afflux en provenance du sud et de l’est de l’Europe commença dans les années 1880, explosa en 1900 et continua à grossir jusqu’en 1914.

C’est à partir de 1924 que la loi fixa un plafond permanent de 150 000 immigrants par an, associé à des quotas calculés en fonction de la population des Etats-Unis en 1920. Les droits d’entrée allaient à 82 % aux pays de l’Europe du Nord et de l’Ouest et à 16 % aux pays d’Europe du Sud et de l’Est.

Alors que Tocqueville désignait les Américains par le terme « Anglo-Américains », cent ans plus tard l’Amérique était devenue une société multiethnique dans laquelle la proportion d’Anglo-Américains, désignés désormais comme des WASP, déclinait. Cependant la culture anglo-protestante de leurs ancêtres a survécu pendant trois siècles en tant qu’élément fondamental de l’identité américaine.

e) La CULTURE anglo-saxonne

La culture anglo-protestante de l’Amérique est le fruit d’une combinaison entre des institutions politiques et sociales, des pratiques héritées de l’Angleterre, dont la plus notable est la langue anglaise, et des concepts et des valeurs issues du protestantisme dissident.

Cette culture développée par les premiers colons a été imposée aux immigrants tout au long du XIXe et du XXe siècle. Ceux qui étaient jugés inaptes à s’intégrer étaient exclus. On doit cette situation à la prédominance d’un groupe culturel et ethnique qui a ainsi évité que l’identité nationale ne puisse faire l’objet de conflits ou confusions.

La culture créée par les colons a été intégrée par des générations entières d’immigrants. Elle a donné naissance au Credo américain.

Au cœur de cette culture se trouve le protestantisme, la révolution puritaine anglaise. Elle est incarnée par les Pères pèlerins du Massachusetts qui ont défini leur colonie comme une alliance avec Dieu destinée à créer une cité sur la colline qui devait servir de modèle au monde entier. Ils étaient un peuple élu, envoyé dans le désert pour créer un nouvel Israël, une nouvelle Jérusalem. Ce sentiment d’une mission religieuse a par la suite donné naissance à la représentation millénariste d’une Amérique considérée comme « nation rédemptrice » et « république visionnaire ».

Le protestantisme américain se distinguait du protestantisme européen, l’anglicanisme et le luthéranisme, qui supposait des Eglises établies. Burke reconnaissait que le protestantisme répandu dans les colonies d’Amérique représentait la dissidence du protestantisme, le protestantisme de la religion protestante, la dissidence du désaccord.

Au cours des siècles suivants, cette dissidence du protestantisme est réapparue dans d’autres formes, le baptisme, le méthodisme, le piétisme, le fondamentalisme, l’évangélisme et le pentecôtisme. Ces mouvements mettent en avant la relation directe avec Dieu, la suprématie de la Bible, le salut par la foi, l’expérience de la deuxième naissance. Le protestantisme américain devient ainsi de plus en plus populiste, de moins en moins hiérarchisé, de plus en plus émotionnel, de moins en moins intellectuel.

L’évangélisme du XIXe siècle, qui réapparaît ces derniers temps, a pour maîtres mots la morale du travail acharné, une passion pour l’expansion, un zèle pour la reconstruction religieuse, et donne la vision d’une société attrayante où régneraient le respect de soi et la confiance collective.

En 1944, Gunnar Myrdal dans son ouvrage « The American Dilemma » a popularisé l’expression « credo américain ». C’est cette morale sociale, ce credo politique que les Américains ont en commun. Ses composantes en sont : la dignité de l’individu humain, l’égalité fondamentale de tous les hommes, des droits inaliénables tels que le droit à la liberté, à la justice et à l’égalité des chances.

Ces principes paraissent stables dans le temps, bénéficient d’une adhésion large du peuple américain et trouvent leur origine dans le protestantisme dissident. Le credo américain, c’est le protestantisme sans Dieu, le credo séculier d’une « nation qui a l’âme d’une Eglise ».

Le travail apporte à chacun sa position sociale et sa reconnaissance. Le droit de travailler, de jouir des fruits de son travail est reconnu. On constate d’ailleurs que les Américains travaillent plus longtemps, que les allocations chômage sont moins généreuses, l’aide sociale parcimonieuse.

Les Américains se doivent de faire en sorte que leur pays soit une terre promise. Les réveils religieux précèdent les grandes évolutions politiques. Le grand réveil des années 1730 et 1740 marqué par le revivalisme, doctrine incitant à s’engager dans une nouvelle naissance, a pu donner naissance à un millénarisme politique préparant le mouvement vers l’indépendance. L’expansion des Eglises méthodiste et baptiste dans les années 1820 et 1830 a donné naissance à des mouvements cherchant à promouvoir des améliorations sociales et politiques ; le mouvement abolitionniste en est directement issu. Dans les années 1890, le troisième réveil fut lié aux aspirations progressistes d’une réforme sociale ; le mouvement plaidait pour des mesures antitrust, le vote des femmes, le référendum, la prohibition, la régulation des chemins de fer, les primaires. Dans les années 1950 et 1960, l’essor de l’évangélisme protestant s’est associé à deux mouvements de réforme : le premier cherchant à combler le fossé entre les valeurs américaines et la ségrégation de la minorité noire ; le deuxième dans les années 1980 et 1990 a été l’impulsion réformatrice conservatrice qui défendait la réduction du poids de l’Etat, des programmes d’aide sociale et des impôts tout en cherchant à réduire l’avortement.


4/ La fragilité des nations

Le professeur Huntington poursuit sa présentation de l’identité nationale américaine en réfléchissant à la fragilité des nations. Une nation n’existe, précise Huntington, qu’à partir du moment où un groupe de personnes se conçoit comme tel, et la représentation qu’un tel groupe a de lui-même est extrêmement mouvante. De plus, l’engagement national par rapport à d’autres engagements peut varier considérablement, comme le montre l’histoire des Etats-Unis d’Amérique.

Ainsi, du XVIIe siècle à la fin du XXe siècle, le degré de saillance de l’identité nationale par rapport à d’autres identités a évolué selon quatre phases. Au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, l’identité et la loyauté des colons allaient à leurs colonies respectives, à la Virginie, à la Pennsylvanie, à New York et à la Couronne britannique. Le sentiment d’une identité américaine commune n’est apparu que dans les décennies qui ont précédé la Révolution. Après l’acquisition de l’indépendance et l’émigration des loyalistes, la revendication d’une identité britannique disparaît, mais les identités liées aux Etats demeurent prédominantes. Les identités de groupe, locales et partisanes, ont gagné en saillance et, après 1830, l’identité nationale est devenue de plus en plus contestée et problématique. Après la Guerre de Sécession s’ouvre une phase de suprématie de l’identité nationale correspondant à l’ère comprise entre 1870 et 1970. A partir des années 1960 et 1970, la préséance de l’identité nationale a été remise en cause. Beaucoup de nouveaux immigrants ont maintenu des liens avec leurs pays d’origine, entretenant des loyautés doubles et possédant la double nationalité. Les identités infranationales, ethniques, sexuelles et culturelles ont pris une importance nouvelle pour de nombreux Américains de même que des identités transnationales.

La guerre fabrique la nation. La nation américaine se forge dans les conflits armés. Le Grand Réveil religieux des années 1730 et 1740 crée une conscience, des idées et des préoccupations trans-coloniales ; les combats à côté des Anglais de 1689 à 1763 dans cinq guerres contre la France et les Indiens, contre la Floride espagnole de 1739 à 1742 et dans la Guerre de Sept Ans, de 1756 à 1763, ont appris aux colons à se battre et leur ont donné de l’assurance. Les tentatives britanniques pour lever de nouveaux impôts dans les colonies, modifier les règles de gouvernance développent le sentiment d’injustice et l’opposition. Le développement des communications inter-coloniales engendre l’intérêt que les colonies portent à leurs affaires respectives. La croissance de l’activité économique fait se lever une nouvelle élite qui commence à prendre conscience de l’importance de leur pays pour l’Empire britannique. Enfin, les colonies américaines sont de plus en plus perçues comme un ensemble par la métropole, bien avant que par les colons eux-mêmes.

Si la Révolution a transformé les colons en Américains, elle ne les a pas transformés en nation et jusqu’en 1865 on pouvait se demander s’ils en étaient une. On préfère évoquer « l’Union » ou « la Confédération ». Il y a eu parfois exacerbation du sentiment national comme pendant la guerre de 1812 contre le Canada, en 1826 au moment de la célébration du cinquantenaire de la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 et de la mort de Thomas Jefferson et de John Adams. Mais d’autres identités apparaissent : en 1803 et en 1814-1815 des représentants de la Nouvelle-Angleterre se réunissent pour débattre des questions de confédération et d’une éventuelle sécession.

Après 1830, le nationalisme a cédé la place aux identités de groupe. L’apparition du mouvement abolitionniste et l’expansion vers l’Ouest ont placé la question de l’esclavage en tête des préoccupations nationales. Par ailleurs, l’ennemi extérieur (Français, Britanniques, Espagnols) a disparu et les nouveaux ennemis (Indiens ou Européens) sont trop faibles ou trop lointains pour vraiment mobiliser les Américains. Le Mexique est vaincu au terme de la guerre de 1846 à1848.

C’est la Guerre de Sécession qui marque la naissance de la Nation : avant, il était possible d’imaginer un Etat faire sécession ; après la guerre et ses six cent mille morts, cela n’est plus envisageable.

Des initiatives de la société civile ont entretenu ce sentiment national : associations d’anciens combattants (Veterans of foreign wars, Légion américaine, Boy scouts, Girl scouts, Camp fire girls). Le gouvernement fédéral se développe avec la création d’une marine. L’ouverture du Canal de Panama donne une nouvelle perspective en facilitant les échanges sur le territoire américain. La réconciliation entre le Nord et le Sud était la priorité : reconstruction, retrait des troupes fédérales, compromis de 1877 au prix de l’exclusion des esclaves affranchis de la nation. La guerre contre l’Espagne en 1898 a permis aux sudistes de montrer leur attachement à la nation. En 1913, le président Wilson a célébré la naissance d’une nation à l’occasion du cinquantième anniversaire de la bataille de Gettysburg.

Quelques fêtes nationales sont apparues en plus de celle du 4 juillet et de l’anniversaire de Washington : Thanksgiving, Memorial Day. Le drapeau est omniprésent.

De grands débats ont lieu autour de l’intégration (en français plus correct : assimilation). En 1908 paraît la pièce d’Israël Zangwill « The Melting Pot », qui permet d’éclairer le débat sur l’immigration. Trois conceptions s’affrontent :
– le melting pot : en Amérique, des individualités de toutes les nations se trouvent mélangées pour donner une nouvelle race d’hommes ;
– la soupe de tomates : les immigrants et leurs descendants adoptent les modèles culturels anglo-saxons, chacun apportant une épice ou un ingrédient supplémentaire qui enrichit le goût mais qui ne dénature pas la soupe ; c’est le modèle de la suprématie anglo-saxonne ;
– la salade : le pluralisme ethnique ; les individus peuvent changer de culture mais pas d’appartenance ethnique ou ancestrale.

Des efforts énormes ont été consentis pour américaniser les nouveaux immigrants à la fin du XIXe siécle, par les grandes entreprises (Ford Motor Company, US Steel, International Harvester, …), pour apprendre l’anglais, des associations à but non lucratif (YMCA, …).

L’américanisation a rendu l’immigration acceptable par les Américains.

Les deux grandes guerres du XXe siècle ont stimulé le patriotisme et accru la sailllance de l’identité nationale par rapport aux autres identités.

Dans les années 1960, le nationalisme et le patriotisme enthousiastes ont commencé à reculer. C’est dans les années 1990 que l’on note le plus fort déclin du nationalisme. Pour les auteurs, l’année 1950 marque le zénith de la cohésion nationale.

L’érosion de l’identité nationale au cours des dernières décennies du XXe siècle s’est manifestée sous quatre formes :
– la popularité des doctrines du multiculturalisme chez certaines élites, associée à l’action de groupements d’intérêt particulier ayant élevé les identités raciales, ethniques, sexuelles, au-dessus de l’identité nationale ;
– la faiblesse de facteurs encourageant l’assimilation des immigrants, la propension de beaucoup d’entre eux à cultiver des identités et des loyautés doubles, à posséder la double nationalité ;
– la prédominance au sein des immigrants de locuteurs ne parlant qu’une seule langue qui n’est pas l’anglais et qui transforme progressivement l’Amérique en une société bilingue et biculturelle ;
– la dénationalisation de nombreuses élites américaines qui provoque une fracture grandissante entre leurs engagements cosmopolites et trans-nationaux et les valeurs hautement nationalistes et patriotes de la population américaine.

Suite : http://www.polemia.com/contenu.php?cat_id=36&iddoc=1391

 Imprimer ce document

Partager cet article sur twitter

Partager cet article sur Facebook

Envoyer cet article par mail

Aidez nous à vivre libre, versez un don (66% de déduction fiscale)

 

Pourquoi Polémia ?

Parce que dans un monde en proie au chaos et de plus en plus dominé par le choc des civilisations, il faut avoir le courage de déceler les nouvelles lignes de fracture et de discerner les conflits à venir pour mieux les prévenir. Lire la suite