Rubrique : Médiathèque


Le : 07 Mars 2007

« Chirac, l'inconnu de l'Elysée »
Par Pierre Péan

Sous ce titre, Pierre Péan vient de publier une grosse réfutation (516 pages) des ouvrages critiques récemment parus sur Jacques Chirac. Il s'agit en fait d'un compte rendu de trente heures d'entretien de l'auteur avec le président de la République. Sans doute Pierre Péan est-il un spécialiste de l'investigation politique et a-t-il souvent fait preuve d'indépendance. Sans doute réfute-t-il ici, preuves à l'appui, quelques affirmations de son interlocuteur, par exemple quand celui-ci affirme n'avoir jamais reçu le soutien financier de Marcel Dassault. L'ouvrage de Péan, sans doute écrit très vite, n'a toutefois pas fait l'objet de vérifications et de recherches aussi approfondies que, notamment, lorsqu'il a rédigé son livre sur François Mitterrand.

En particulier, pour les parties qui concernent l'envol politique de Chirac, ses rapports avec Georges Pompidou et ses deux conseillers Pierre Juillet et Marie-France Garaud, le soutien qu'il apporta à Giscard d'Estaing contre Chaban lors de l'élection présidentielle de 1974, sa conquête du mouvement gaulliste, puis de la mairie de Paris, il est regrettable que Pierre Péan n'ait pas eu accès, notamment, au témoignage laissé par Georges Albertini, lequel, en ces circonstances, joua dans l'ombre un rôle des plus importants auprès de Pompidou, de ses conseillers et de Chirac lui-même.

Quelques exemples :

– p. 246, Pierre Péan écrit : « Le 15 juin 1969, Georges Pompidou est élu président de la République (…). Estimant qu'il n'a pas encore terminé sa formation, tout en le considérant déjà comme son futur dauphin, le président maintient Jacques Chirac au secrétariat d'Etat au Budget (…) ». Or, Georges Albertini expliquait en 1978 : « Comme je questionnais Marie-France Garaud sur la nature des rapports Pompidou-Chirac, elle m'a dit que Chirac n'était nullement le disciple préféré de Pompidou, qui n'en avait d'ailleurs aucun. Chirac était seulement l'un de ses jeunes collaborateurs de qualité. » Elle a ajouté : « En fait, c'est Juillet et moi qui avons poussé Chirac au premier rang. » Ce que pour ma part je crois tout à fait.
Autre indice révélé ensuite par Albertini : « Marie-France Garaud m'a rappelé que, lors de la formation du gouvernement Chaban-Delmas, l'équipe ministérielle était pratiquement déjà constituée lorsque, lisant la liste, Pompidou s'exclama : “Mais nous avons oublié Chirac !” »

– p. 271, Péan cite Chirac évoquant son soutien à Giscard contre Chaban en 1974 : « J'étais certain (…) que Pompidou, qui avait beaucoup d'estime pour les qualité intellectuelles de Valéry Giscard d'Estaing, l'aurait choisi. C'est pour cela que j'ai pris position pour Giscard. »
Mais Albertini expliquait en 1979 : « Il est certain que Juillet et Marie-France Garaud ont fabriqué Chirac. Quand ils étaient à l'Elysée avec Pompidou, ils l'ont préparé à jouer un rôle plus important et, d'ailleurs, il venait les voir tous les jours dans leur bureau. J'ai été personnellement témoin d'un nombre incalculable de visites qu'il leur rendait le soir, entre dix-huit et vingt heures. Littéralement, il faisait sa cour tandis qu'eux deux lui faisaient un cours. Beaucoup plus que Pompidou, ce sont eux qui ont ouvert sa carrière. C'est grâce à eux qu'il est devenu ministre de l'Agriculture, puis de l'Intérieur (…). Ce sont eux aussi qui l'ont mis à la tête des quarante-trois députés UDR qui ont refusé de voter pour Chaban-Delmas au premier tour de l'élection présidentielle et qui ont ainsi fait élire Giscard d'Estaing. »

– p. 311, Péan écrit que lors des élections européennes de 1978, « le soir du scrutin, le maire de Paris convoque Marie-France Garaud pour le lendemain matin afin de la congédier ».
Or, six mois auparavant, Albertini résumait ainsi un entretien récent entre Chirac et ses deux conseillers : « Une explication assez sévère s'est produite entre eux trois. La conversation s'est mal terminée et a définitivement convaincu les deux conseillers de Chirac qu'ils devaient revoir complètement leur collaboration avec lui. » Et en juillet 1979 Albertini rapportait ainsi un propos de Jean Méo, conseiller économique de Chirac : « Chirac a été très touché par le départ de ses deux principaux collaborateurs, auquel il a longtemps voulu ne pas croire. »

D'autres exemples pourraient être cités, qui montrent que la prestation de Pierre Péan doit être jugée avec précaution et que la biographie politique de Jacques Chirac reste à écrire.


Morvan Duhamel
© Polémia
16/02/07

Pierre Péan, « Chirac, l'inconnu de l'Elysée », Fayard, février 2007, 600 p.

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