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Le : 22 Février 2008

Mémoire de la « Shoah », mémoire française et politique d'immigration

Annoncée le 13 février 2008, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), la proposition de Nicolas Sarkozy visant à faire parrainer un enfant juif déporté par un élève de CM2 a suscité un vacarme médiatique. Néanmoins, elle sera mise en œuvre dès septembre 2008, car ce tollé a fait long feu. Tout simplement parce que la poursuite de la polémique aurait pu conduire à une remise en cause globale de l’ensemble des méthodes de transmission de la « Shoah », ce qui était politiquement impensable. D’ailleurs, dans ce débat les vraies questions n’ont pas été posées : est-il juste de confondre mémoire française et mémoire de la « Shoah » ? Est-il légitime d’utiliser la mémoire de la « Shoah » pour défendre les politiques immigrationnistes et diaboliser ceux qui s’y opposent ?

Explications :

1. Les arguments critiques contre la proposition Sarkozy s’appliquent également aux formes actuelles de transmission de la « Shoah »

¡ L’argument corporatiste des syndicats d’enseignants se heurte au fait que la transmission de la « Shoah » est une décision politique plus que pédagogique.

La première critique de la décision du président de la République a émané des syndicats d’enseignants : l’UNSA-éducation et la section école primaire de la FSU ont dénoncé, selon la formule de cette deuxième organisation, « une annonce faite sans aucune consultation des enseignants, psychologues et pédopsychiatres alors que c’est un sujet sensible » . Ce qui est vrai.

Mais l’entrée en force de la « Shoah » dans les programmes scolaires s’est toujours effectuée par le passé de cette même manière. L’historienne Annette Wieviorka, chercheuse au CNRS, affirme : « Cette période historique est sans doute celle sur laquelle on insiste le plus au cours de la scolarité, celle pour laquelle les moyens les plus considérables sont déployés ». C’est le résultat d’une volonté politique, constamment exprimée par les présidents de la République successifs, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy en passant par Jacques Chirac. Cette volonté politique a aussi été affirmée par les Conseils généraux et les Conseils régionaux, de toutes obédiences politiques, qui ont financé un nombre grandissant de voyages sur ces « lieux de mémoire » que sont le Mémorial de la Shoah, le Mémorial des enfants d’Izieu ou Auschwitz. C’est aussi une décision politique adoptée en 2002 qui a fait du 27 janvier la « Journée annuelle de la mémoire de l’Holocauste » instituée à l’école. Certes, les syndicats d’enseignants sont habitués à cogérer les programmes et les méthodes pédagogiques mais cela fait plus de vingt ans que la transmission de la « Shoah » est décidée en d’autres lieux !

¡ Le recours à l’émotionnel a toujours été une base essentielle de la transmission de la « Shoah »

La deuxième critique contre la proposition de Nicolas Sarkozy a porté sur la charge émotionnelle de sa proposition. Ainsi Annette Wieviorka note que  « Même si l’émotion est parfois un bon vecteur, je défends l’idée d’un enseignement qui fait appel à l’intelligence et à la réflexion. Avec ce projet-là, on n’est même pas dans l’émotion, on est dans la tétanie. » La critique est vigoureuse. Néanmoins Madame Wieviorka observe que « l’émotion est parfois un bon vecteur ». Ce vecteur a d’ailleurs été constamment utilisé dans la transmission de la « Shoah » à travers des films « Nuit et Brouillard », « Holocauste », « Shoah », des chansons « Nuit et Brouillard » (de Jean Ferrat), des livres « Le Sac de billes », « Le Journal d’Anne Frank », la diffusion de ces ouvrages visant d’ailleurs un public de jeunes enfants.

L’émotion, c’est aussi l’un des ressorts sur lesquels a joué Serge Klarsfeld en élaborant son  livre recueil « Mémorial des déportés juifs de France ». C’est aussi un registre utilisé par certains musées qui, à l’entrée de leurs salles d’exposition, distribuent une photographie individuelle de victime à leurs visiteurs, ceux-ci étant invités à l’accrocher à leur revers de veste et à changer d’identité le temps de la visite.

¡ L’évocation du risque de concurrence des mémoires n’a pas empêché les « lois mémorielles »

La troisième critique contre la proposition Sarkozy a évoqué les risques de « concurrence des mémoires », voire des difficultés locales de mise en œuvre dans certaines parties du territoire. Ainsi , Pierre Nora, président de l’Association pour la liberté de l’histoire, a évoqué des difficultés possibles à Saint-Denis. Il a ainsi fait écho à Alain Seksig, inspecteur de l’Education nationale en Seine-Saint-Denis, qui s’est demandé  « comment on va demander au petit Mohammed de porter durant un an le sort du petit Schlomo ». Cette question n’est pas nouvelle : lorsqu’en 1990 fut votée la loi Gayssot, créant une incrimination pénale pour propos ou recherche révisionnistes et figeant dans le marbre de la loi la vérité historique telle que retenue par le Tribunal de Nuremberg, beaucoup d’esprits libres s’inquiétèrent d’une dérive possible ; et notamment de revendications reconventionnelles émanant d’Arméniens victimes des Turcs, de Russes victimes du communisme, voire de Vendéens victimes de la Révolution française. Cette inquiétude n’empêcha pas le vote de la loi à la quasi-unanimité du Parlement ni… le vote de lois mémorielles ultérieures sur le génocide arménien et sur l’esclavage.

¡ La proposition Sarkozy sera mise en œuvre avec le soutien de nombreuses institutions juives

Le 17 février , le directeur de cabinet du président de la République, Emmanuelle Mignon, a déclaré : « Transmettre la Shoah est essentiel (…). Nous sommes au travail pour le faire sans fléchir. » Et dès le 18 février , le ministre de l’Education, Xavier Darcos, a déclaré : « Je ne recule pas (…) dès la rentrée prochaine nous allons proposer une démarche pédagogique pour répondre à l’intuition du président de la République (…) l’objectif de la démarche semble devoir primer sur les modalités de la mise en œuvre », avant de surenchérir  en déclarant : « Il est pour moi criminel que des adolescents ignorent ce qu'est la Shoah. »

D’ailleurs, à part la véhémente protestation initiale de Simone Veil, la volonté présidentielle suscite l’approbation des principales institutions juives : le Conseil représentatif des institutions juives (CRIF), qui avait reçu le discours présidentiel quarante-huit heures à l’avance, n’avait rien trouvé à redire sur ce point ; et son président, Richard Prasquier , s’est dit « très clairement favorable » à la proposition, estimant « extrêmement important, juste et très riche de sensibiliser les enfants de cet âge à la Shoah ». Nicolas Sarkozy a aussi reçu le soutien de Serge Klarsfeld, président de l’Association des fils et filles des juifs déportés de France, qui a jugé que  « son initiative (était) extraordinaire et que ceux qui s’y opposaient aujourd’hui prétendront demain en avoir été les inspirateurs ». Opinion positive partagée par le grand rabbin de France, Joseph Sitruk. Enfin le porte-parole du mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, a déclaré  : « C’est une approche très positive de se souvenir et de s’identifier avec des jeunes victimes de l’Holocauste. »

2. La mémoire française peut-elle se confondre avec la mémoire de la « Shoah » ?

En réponse aux critiques dont sa proposition a fait l’objet, Nicolas Sarkozy a déclaré  : « On ne traumatise pas un enfant en lui faisant cadeau de la mémoire de son pays. » Or, la mémoire de la France ne peut pas se réduire à l’épisode, aussi douloureux soit-il, de la « Shoah ». La mémoire de la France est multimillénaire ; elle ne s’inscrit pas dans le seul XXe siècle.

S’agissant du XXe siècle, la mémoire de la France ne saurait davantage se réduire à la seule seconde guerre mondiale : la grande ordalie de 1914 – qui mobilisa 9 millions d’hommes, fit près de 4 millions de blessés et tua 1 400 000 jeunes hommes – est encore présente dans les esprits ; la seule Bretagne perdit alors 350 000 âmes.

La mémoire de la seconde guerre mondiale, elle-même, ne saurait être réduite à la seule déportation de juifs. Il ne s’agit, bien sûr, pas de nier la déportation de 25 000 Français juifs ni de 50 000 juifs étrangers  mais ces malheurs ne peuvent faire oublier les 450 000 Français victimes de la guerre et parfois tombés en héros : les 125 000 tués de la bataille de 1940 dont l’immense majorité moururent en combattant, et pas seulement les cadets de Saumur ; les dizaines de milliers de héros de la Résistance tués au combat ou morts en déportation ; les 40 000 prisonniers de guerre qui ne revinrent pas, ayant davantage souffert de malnutrition que de mauvais traitements ; les 100 000 combattants des Forces françaises libres d’Afrique, d’Italie, de Normandie ou d’Alsace qui périrent ; les 120 000 victimes civiles des bombardements aériens et terrestres qui eurent droit au titre de « morts pour la France » et dont les enfants, quand ils en réchappèrent, furent considérés comme des pupilles de la nation (sans même parler ici de ceux qui moururent pour le mauvais camp, Alsaciens Lorrains notamment, ou des victimes de l’épuration sauvage dont beaucoup étaient pourtant innocentes).

La mémoire française de la seconde guerre mondiale est complexe. Cette complexité a d’ailleurs longtemps été prise en compte dans l’enseignement de l’histoire et dans la représentation historique à travers la dénomination des rues, l’érection de monuments commémoratifs ou le choix des timbres à graver. Jusqu’en 1975, l’accent fut mis sur les héros positifs, sur ceux qui ont combattu, plus que sur les victimes innocentes, même si celles-ci ne sont pas négligées à travers, notamment, dans l’immédiat après-guerre, l’évocation des villes martyres détruites par les bombardements, objets de nombreux timbres commémoratifs

Oublier cela c’est une démarche négationniste, c’est prétendre substituer une mémoire unique à une mémoire plurielle. Pour reprendre la formule d’un haut fonctionnaire de l’Education nationale, en Seine-Saint-Denis il va être difficile de faire porter le sort du petit Shlomo au petit Mohammed. Mais est-il permis de dire qu’en Bretagne, en Berry ou en Savoie la mémoire familiale du petit Arthur, du petit Henri ou de la petite Juliette ne se confond pas nécessairement, elle non plus, avec celle du petit Shlomo ? L’histoire est complexe ; elle ne peut être réduite à un seul de ses aspects, à moins d’être mise au service d’une construction totalitaire. C’est d’ailleurs, hélas, ce qui se passe.

3. La mémoire de la « Shoah » est d’abord un instrument de lutte politique au service des politiques immigrationnistes

La transmission de la « Shoah » n’obéit pas seulement à des considérations mémorielles. Elle a des visées politiques et idéologiques. Serge Klarsfeld, l’inspirateur de l’annonce de Nicolas Sarkozy, le dit explicitement  : « Les élèves qui se souviendront d’un enfant dont la vie a été tranchée par l’intolérance et la haine raciste seront mieux armés moralement contre les idéologies extrêmes et contre la violence ; ils comprendront mieux probablement pourquoi il faut défendre les valeurs républicaines, la liberté et la dignité humaine. » Le langage se veut noble et consensuel ; difficile, toutefois, de ne pas trouver dans ces propos l’aveu d’une volonté d’embrigadement idéologique de jeunes enfants (10 à 11 ans) ; en clair, une démarche totalitaire. Ici la « Shoah » est clairement instrumentalisée à des fins politiques.

Dans le souci (compréhensible) de défendre le président de la République (et le discours qu’elle lui avait préparé), Emmanuelle Mignon, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, a d’ailleurs clairement reconnu que la transmission de la « Shoah » était bien un instrument de combat politique. Elle a déclaré le 17 février  : « Enseigner la Shoah c’est combattre toutes les formes de racisme. Les discriminations dont sont victimes aujourd’hui les personnes issues de l’immigration ont la même origine que les crimes dont les juifs ont été victimes : la bête immonde du racisme. Je n’ai aucun doute sur le fait que les enseignants sauront expliquer cela aux enfants (…) »

Là aussi, la démarche totalitaire est patente : il s’agit d’imposer des comportements politiques dès l’âge de 10 ans.

Ces propos ont le mérite de la clarté : ils rappellent, d’ailleurs, à juste titre que la France a connu depuis trente ans trois évolutions parallèles : la montée de la transmission de la Shoah (notamment à partir de la projection mondiale du film « Holocauste » en 1978/79), l’instrumentalisation croissante de l’antiracisme au début des années 1980 avec la création de SOS-Racisme par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et le développement d’une immigration de peuplement s’intégrant de moins en moins bien mais de plus en plus difficile à contester.

Reste que derrière l’aveu politique de la manipulation de l’opinion et des jeunes esprits, les propos d’Emmanuelle Mignon sont graves.

D’abord, parce qu’ils sont assez largement en contradiction avec les paroles du candidat Sarkozy déclarant en avril 2007 : « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi et qui nourrit la haine des autres. »

Ensuite, parce qu’il est intellectuellement hasardeux d’imputer l’ensemble des problèmes d’intégration des populations immigrées aux « discriminations » dont elles seraient victimes et au « racisme » dont serait coupable la population d’accueil, ne serait-ce que parce que les difficultés d’intégration ne sont pas les mêmes pour les populations européennes, les populations asiatiques, les populations arabo-musulmanes et les populations noires.

Enfin, parce qu’il est curieux de voir la représentante de la plus haute autorité de l’Etat faire sienne la reductio ad hitlerum en parlant des politiques d’immigration. Agir ainsi revient à légitimer la thématique utilisée par les groupes trotskistes pour condamner certains aspects de la politique sarkozyste tels que le recours aux tests génétiques (pour contrôler le regroupement familial) ou la fixation d’objectifs chiffrés d’expulsions d’immigrés clandestins. Consciemment ou non, en associant « Shoah » et « immigration » Emmanuelle Mignon fait planer sur les préfets qui prennent des arrêtés de reconduite à la frontière et les policiers qui les appliquent l’ombre du préfet Papon, condamné pour crime contre l’humanité. Ce n’est pas aider le ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, à remplir les objectifs que lui fixe le président de la République.

 

© Polémia
21/02/08

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