Rubrique : Europe


Le : 30 Mars 2008

« L'indépendance » du Kosovo / Une nouvelle colonie pour Washington dans les Balkans

La proclamation unilatérale d’indépendance du Kosovo, le 17 février 2008, est encore dans tous les esprits et, comme l’avaient annoncé de nombreux politologues, elle provoque en Serbie et dans le nouvel Etat une instabilité politique difficilement maîtrisable. Même si, à première vue, l’ensemble des Serbes sont encore aujourd’hui d’accord pour refuser cette indépendance unilatérale, il reste une pomme de discorde entre le premier ministre nationaliste Vojislav Kostunica et une partie de feu son gouvernement pro-européen : l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne.
Cette crise était-elle vraiment inévitable ? Oui, bien sûr ; il suffit pour s’en convaincre de se rappeler l’historique de l’indépendance de la province du Kosovo pour comprendre les dissensions d’aujourd’hui.
Un observateur américain s’insurge contre les manœuvres guerrières et économiques de son pays dans les Balkans et expose assez bien les nouveaux mécanismes de fonctionnement d’une tutelle très coloniale. L’auteur démontre aussi les enjeux de cette déclaration d’indépendance.
Polémia

« L’indépendance » du Kosovo / Une nouvelle colonie pour Washington dans les Balkans

Pour apprécier la récente « déclaration d’indépendance » du Kosovo, province de la Serbie, et sa reconnaissance immédiate en tant qu’Etat par les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, il est important de savoir trois  choses.

Premièrement, le Kosovo n’a pas accédé à son indépendance, ni même à un minimum d’autonomie : il sera gouverné par un Haut Représentant et des organismes nommés et désignés par les Etats-Unis, l’Union européenne et l’OTAN ; un vice-roi à l’ancienne, comme il en existait dans les colonies, et des administrateurs impérialistes détiendront le contrôle de la politique intérieure et étrangère. L’impérialisme américain a tout simplement consolidé son contrôle direct sur une colonie totalement dépendante située au cœur des Balkans. 

Deuxièmement, la reconnaissance immédiate du Kosovo par Washington confirme une fois encore que l’impérialisme américain entend enfreindre chaque traité ou accord international qu’il ait jamais signé, quel qu’il soit, y compris les accords qu’il aura élaborés et imposés à d’autres par la force et la violence.

La reconnaissance du Kosovo est en violation directe de telles lois – en particulier de la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies que les dirigeants de la Yougoslavie avaient été contraints de signer pour mettre fin aux 78 jours de bombardements de leur pays par l’OTAN en 1999. Même cet accord forcé affirmait « l’engagement de tous les Etats membres à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale » de la Serbie, république de la Yougoslavie.

La reconnaissance illégale du Kosovo prononcée cette semaine a été condamnée par la Serbie, la Russie, la Chine et l’Espagne.

Troisièmement, la domination impérialiste américaine ne profite pas au peuple occupé. Le Kosovo, après neuf années d’occupation militaire directe par l’OTAN, connaît un taux de chômage ahurissant de 60%. Il est devenu un centre de trafic international de la drogue et des réseaux de prostitution en Europe.

Naguère bourdonnants, les mines, les usines, les hauts fourneaux, les raffineries et les voies de chemin de fer de cette petite région industrielle riche en ressources sont tous réduits au silence. Sous l’occupation de l’OTAN les ressources du Kosovo ont été privatisées de force et vendues à de grosses multinationales occidentales. Maintenant pratiquement le seul emploi consiste à travailler pour l’armée d’occupation américaine et de l’OTAN ou pour des agences dépendant des Nations unies.

La seule construction importante au Kosovo est le Camp Bondsteel, la plus grande base américaine construite en Europe en l’espace d’une génération. C’est Halliburton, bien sûr, qui a décroché le contrat. Le Camp Bondsteel surveille les lignes stratégiques d’acheminement du pétrole et les voies de transport de toute la région.

Plus de 250.000 Serbes, Roms et personnes d’autres nationalités ont été chassés de cette province serbe depuis qu’elle est passée sous contrôle des Américains et de l’OTAN. Près d’un quart de la population albanaise a été obligée de s’en aller pour trouver du travail.

Mise en place d’une administration coloniale

Examinons le plan selon lequel doit se faire l’ « indépendance » du Kosovo. Non seulement il viole les résolutions de l’ONU, mais il se présente aussi comme une structure totalement coloniale. Il est similaire au pouvoir absolu détenu par L. Paul Bremer durant les deux premières années de l’occupation américaine en Irak.

Comment ce plan colonial a-t-il été élaboré ? Il a été proposé par les mêmes forces responsables de la dislocation de la Yougoslavie, des bombardements de l’OTAN et de l’occupation du Kosovo.

En juin 2005, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a désigné l’ancien président finlandais Marti Ahtisaari comme envoyé spécial pour mener les négociations sur le statut final du Kosovo. Ahtisaari est loin d’être un arbitre neutre en matière d’intervention américaine au Kosovo. Il est président honoraire de l’ICG (International Crisis Group), organisation financée par le multimilliardaire George Soros qui promeut l’élargissement et l’intervention de l’OTAN, ainsi que l’ouverture de marchés aux investissements des Etats-Unis et de l’Union européenne.

Le conseil d’administration de l’ICG comprend deux hauts fonctionnaires américains responsables des bombardements au Kosovo : le général Wesley Clark et Zbigniew Brzezinski. En mars 2007, Ahtisaari remit sa Proposition d’ensemble concernant le règlement du statut du Kosovo au nouveau secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon.

On peut trouver les documents consignant la mise en place du nouveau gouvernement du Kosovo sur le site :
< http://www.unosek.org/unosek/en/statusproposal.html>.
Un résumé est disponible sur le site du Département d’Etat américain :
<http://www.state.gov/p/eur/rls/fs/100058.htm>.

Un représentant civil international sera nommé par les fonctionnaires américains et européens pour superviser le Kosovo. Ce représentant nommé pourra annuler toute mesure, abroger toute loi et démettre quiconque de sa fonction au Kosovo. Il aura autorité pleine et définitive sur les secteurs des douanes, des impôts, du trésor et de la banque.

L’Union européenne mettra en place une mission pour une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et l’OTAN assurera une Présence militaire internationale. Ces deux organismes désignés auront le contrôle sur la politique étrangère, la sécurité, la police, la justice, tous les tribunaux et toutes les prisons. L’accès immédiat et complet à toute actitvité, procédure ou document au Kosovo leur est garanti.

Ces organismes et le représentant civil international décideront en dernier ressort des délits qui doivent être poursuivis et contre qui ; ils pourront réformer ou annuler toute décision prise. La plus grande prison du Kosovo se trouve à la base américaine de Camp Bondsteel, où les prisonniers sont détenus sans inculpation, sans enquête ni représentation judiciaire.

La reconnaissance de « l’indépendance » du Kosovo n’est que la dernière étape d’une guerre de reconquête des Etats-Unis menée inexorablement depuis des décennies.

Diviser pour régner

Les Balkans étaient un vivant patchwork de nombreuses nationalités, cultures et religions opprimées. La Fédération socialiste de Yougoslavie, formée après la deuxième guerre mondiale, comprenait six républiques, dont aucune n’avait de majorité. La Yougoslavie est née avec un héritage composé d’antagonismes qui avaient été exploités sans fin par les Turcs ottomans, l’Empire austro-hongrois et les ingérences impérialistes britannique et française, suivies de l’occupation par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste au cours de la deuxième guerre mondiale.

Le peuple serbe a subi de lourdes pertes dans cette guerre. Un puissant mouvement de résistance mené par les communistes, constitué de toutes les nationalités qui avaient souffert de différentes façons, se constitua contre l’occupation nazie et contre toute intervention extérieure. Après la libération, toutes les nationalités collaborèrent et se mirent d’accord pour construire une nouvelle fédération socialiste.

En 45 ans, d’une région pauvre, sous-développée et minée par les querelles la Fédération socialiste de Yougoslavie se transforma en pays stable, avec une base industrielle, pleinement alphabétisé et doté de services de santé pour toute la population.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990, le Pentagone engagea immédiatement des projets d’expansion agressive de l’OTAN à l’Est. Diviser pour régner était devenu la politique américaine partout dans toute la région. Partout, les forces pro-capitalistes de droite étaient financées et encouragées. Alors que l’Union soviétique se disloquait en diverses républiques, affaiblies, instables et minées par les querelles, la Fédération socialiste de Yougoslavie essayait de résister à cette vague réactionnaire.

En 1991, tandis que les yeux du monde se fixaient sur les bombardements dévastateurs américains sur l’Irak, Washington encourageait, finançait et armait les mouvements séparatistes de droite dans les républiques de Croatie, de Slovénie et de Bosnie appartenant à la Fédération yougoslave. En violation des accords internationaux, l’Allemagne et les Etats-Unis reconnaissaient rapidement ces mouvements sécessionnistes et approuvaient la création de plusieurs mini-Etats capitalistes. 

Dans le même temps, la finance capitaliste américaine imposait de sévères sanctions économiques à la Yougoslavie pour ruiner son économie. Washington présentait alors l’OTAN comme étant la seule force capable d’apporter la stabilité à la région.

C’est à cette même époque que commencèrent l’armement et le financement du mouvement d’extrême droite, l’UCK, dans la province serbe du Kosovo. Le Kosovo n’était pas une république distincte au sein de la Fédération yougoslave mais une province de la République serbe. Historiquement, il était le berceau de l’identité nationale serbe, mais avec une population albanaise grandissante.

Washington lança une violente campagne de propagande en alléguant que la Serbie se livrait à une campagne de génocide massif contre la majorité albanaise du Kosovo. Les médias occidentaux regorgeaient d’histoires de charniers et de viols et de brutalités. Les autorités américaines prétendirent que 100.000 à 500.000 Albanais avaient été massacrés.

Les autorités américaines et de l’OTAN sous l’administration Clinton lancèrent un ultimatum scandaleux aux termes duquel la Serbie devait accepter immédiatement l’occupation militaire et renoncer à toute souveraineté sans quoi elle devrait affronter les bombardements de l’OTAN sur ses populations, ses villes avec leurs infrastructures. Lors des négociations de Rambouillet en France, le Parlement serbe vota le refus des exigences de l’OTAN et les bombardements commencèrent.

Durant 78 jours le Pentagone largua 35.000 bombes à fragmentation, utilisa par milliers des projectiles radioactifs contenant de l’uranium appauvri ainsi que des bombes anti-bunker et des missiles de croisière. Les bombardements détruisirent plus de 480 écoles, 33 hôpitaux, de nombreuses cliniques, 60 ponts, ainsi que des installations industrielles, chimiques et thermiques, et le réseau électrique. Le Kosovo, la région que Washington était censé décidé à libérer, connut la plus magistrale des destructions.

Finalement, le 3 juin 1999, la Yougoslavie fut obligée d’accepter un cessez-le-feu et l’occupation du Kosovo.

S’attendant à trouver partout des cadavres, des équipes médico-légales, provenant de 17 pays appartenant à l’OTAN et constituées par le Tribunal de La Haye sur les crimes de guerre, fouillèrent tout l’été 1999 le Kosovo occupé mais ne trouvèrent qu’un total de 2.108 cadavres de toutes nationalités. Certains avaient été tués par les bombardements de l’OTAN et d’autres au cours de la guerre entre l’UCK et la police et l’armée serbes. Elles ne trouvèrent pas la moindre fosse commune et ne purent produire aucune preuve de massacres ou de « génocide ».

Cette stupéfiante réfutation de la propagande impérialiste provient d’un rapport publié par le procureur général du Tribunal pénal international pour l’ancienne Yougoslavie, Carla Del Ponte. Il fut repris, mais sans tambour ni trompette, dans le « New York Times » du 11 novembre 1999.

Cette violente propagande sur le génocide ainsi que les fables au sujet des charniers étaient aussi fausses que devait l’être plus tard la déclaration selon laquelle l’Irak avait et se préparait à utiliser des « armes de destruction massive ».

Grâce à la guerre, aux assassinats, aux coups d’Etat et à l’étranglement économique, Washington a réussi pour l’instant à imposer des politiques économiques néo-libérales à l’ensemble des six anciennes républiques yougoslaves et à les briser pour en faire des mini-Etats instables et pauvres.

L’instabilité même et la pauvreté dévastatrice que l’impérialisme a amenées à la région seront à long terme les germes de sa propre perte. L’histoire des réalisations obtenues du temps où la Yougoslavie jouissait d’une véritable indépendance et de sa souveraineté grâce à son unité et à son développement socialiste s’affirmera à nouveau dans le futur.

Sara Flounders
21/02/08
http://www.workers.org/2008/world/kosovo_0228/
Correspondance Polémia
Traduction de l’anglais par René Schleiter
11/03/08

Sara Flounders, co-directrice de l'International Action Center, s'est rendue en Yougoslavie au cours des bombardements américains de 1999 et a rendu compte de l'ampleur des attaques américaines contre des cibles civiles. Elle est co-auteur et éditeur des livres « Hidden Agenda-US/NATO Takeover of Yugoslavia» et « NATO in the Balkans ».

Sara Flounders

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