Rubrique : Géopolitique


Le : 09 Décembre 2008

La seule certitude avec Obama : rien de fondamental ne changera

Un républicain, dans un débat télévisé de la campagne récente, osa prononcer le deuxième nom de Barak Obama, ce « bruyant » Hussein, qui pouvait réveiller si peu de sympathies aux Etats-Unis. L’interlocuteur démocrate du républicain audacieux n’hésita pas à accuser celui-ci de « racisme » pour avoir rappelé comment s’appelle Obama. Signalons que, dans ce débat, le démocrate était « afro-américain », c'est-à-dire de race noire. La question raciale a joué un rôle important dans cette campagne. De fait, ce fut un élément unanimement souligné par la presse mondiale : le premier président de race noire. C’est aussi le premier qui s’appelle Hussein, bien que ceci ait été beaucoup moins commenté.

Obama est le fils d’une riche Hawaïenne blanche et d’un Kenyan d’une parfaite éducation anglo-saxonne. Ce n’est pas ce que se dit un marginal de Harlem. Sa vie s’est déroulée avec les commodités et les facilités de n’importe quel Nord-Américain de classe aisée. Ajoutons que des millions de Nord-Américains blancs, espagnols ou peaux-rouges peuvent parler en connaissance de cause des problèmes objectifs de la marginalisation sociale, beaucoup mieux qu’Obama. Cependant Obama s’est présenté lui-même comme le chef de file (le porte-drapeau) des exclus, et ces derniers, à en juger par la topographie des votes, se sont reconnus en lui.

En plus d’être le candidat des exclus, Obama a été aussi le candidat de l’argent ou plus précisément du Grand Argent, des grands lobbies qui font agir le pouvoir aux Etats-Unis. Après l’élimination d’Hillary Clinton, le Grand Argent a refusé de passer dans le camp des républicains et a choisi de soutenir le démocrate victorieux. Ce qui montre avec assez de clarté que le pari du pouvoir économique américain contre les républicains était décidé depuis des années.

Obama a été le candidat non seulement des exclus et des multimillionnaires, mais aussi celui du progressisme international. Depuis le premier jour de la campagne, le pari du progrès mondial a été clair et indubitable, beaucoup plus que dans les occasions précédentes. Les grands moyens de communication – l’Espagne est un exemple d’unanimité étonnante – ont appuyé Obama jusqu’à l’excès, élaborant des discours de revendication qui semblaient avoir leur source plus dans les phobies des commentateurs que dans la réalité des paroles d’Obama.

Quelles sont ces paroles d’Obama ? Quel est son discours ? C’est certainement le plus intéressant : Obama, c’est le discours du vide. C’est à peine si le nouveau président élu a dit dans toute la campagne quelque chose à partir de quoi on aurait pu déduire un programme politique pratique, ou un certain cadre intellectuel. Dans ce sens, Obama ressemble beaucoup plus à Zapatero qu’à Sarkozy (si l’on excepte les évidentes différences). Au-delà d’une politique déterminée d’augmentation du gaspillage public en couvertures sociales – dans la lignée de ce qu’il a fait à Chicago, son unique expérience de gestion –, personne ne peut dire en date d’aujourd’hui ce que fera Obama (*) ; personne, du moins, si l’on s’en tient à ses discours.

Malgré cette indéfinition, fille du marketing, il ne manque pas de savants analystes qui annoncent de grands changements. Les plus sensés reconnaissent que ce changement se serait produit également avec McCain, puisque aussi bien la situation géostratégique que le paysage économique les réclament. La question est : Obama va-t-il marquer de son indiscutable personnalité les réponses aux défis présents, ouvrant ainsi une nouvelle étape de l’histoire moderne ? La réponse, malgré les dithyrambes de l’analyste espagnol moyen, sera non. Entre autres raisons parce que jamais aucun président des Etats-Unis, au moins pendant le XXe siècle, n’a été en condition de réaliser une telle chose.

Eclaircissons ce point : la présidence des Etats-Unis est, sans aucun doute, la magistrature la plus puissante du monde mais, précisément à cause de cela, la capacité d’action personnelle de son détenteur est assez limitée. Si certaines politiques au niveau intérieur peuvent engendrer des changements importants, la substance de la politique nord-américaine en tant que grande puissance – ce qui de la politique américaine nous touche, nous, Européens – ne dépend en aucun cas de ce que le président soit démocrate ou républicain. A l’exception, par ailleurs peu brillante, de  Jimmy Carter, aucun président n’a empreint la politique mondiale de la Maison Blanche de ses convictions personnelles.

La politique mondiale de n’importe quelle grande puissance repose sur des facteurs constants ; ces facteurs peuvent se traduire en gaz, pétrole, contrôle des voies de communication, dette financière… Il en a toujours été ainsi depuis les Guerres puniques jusqu’à maintenant. Le dessin stratégique nord-américain après la guerre froide n’a pas bougé en 20 ans. La stratégie de guerres localisées a commencé avec Bush père (républicain), Bill Clinton (démocrate) en a hérité et l’a transmise à son tour – sensiblement augmentée – au républicain Bush fils. Obama hérite d’un scénario qui n’est pas près de changer, parce que la clé du pouvoir américain continue de résider dans les mêmes choses qu’au temps de ses prédécesseurs. Obama, pour conclure, pourra demain envahir l’Iran avec la même aisance avec laquelle Bush a envahi l’Irak hier et avec laquelle Clinton a envahi l’Afghanistan avant-hier. Ici, il ne servira à rien qu’il s’appelle Hussein.

Il en va de même pour la politique économique mondiale, avec la précision d’importance que, dans ce cas précis, les pouvoirs du président sont encore plus limités. L’essentiel de la politique économique des Etats-Unis est déterminé par la Chambre des représentants et le Sénat qui ne sont eux-mêmes que les porte-parole des lobbies productifs. Les secteurs du lait ou du pétrole commandent plus d’un secrétaire d’Etat. D’un point de vue européen, le système semble scandaleux parce qu’il suppose une complète extirpation d’un quelconque élément politique de l’économie. Mais le fait est que là-bas le système est ainsi et il fonctionne (par ailleurs, il est au final plus « propre » qu’un système comme le système espagnol, où les décisions économiques sont concoctées dans les fourneaux opaques de la grande banque – nous venons de le voir avec la crise actuelle – et avec le consentement des institutions syndicales et patronales subventionnées par le gouvernement en place).

Dans une politique économique comme celle des Etats-Unis, la capacité d’action d’un président est quasi nulle. Son affiliation politique n’influence pas grand-chose non plus. Les défauts de régulation qui ont provoqué la crise des subprimes proviennent d’une administration démocrate –  celle de Clinton – et se prolongèrent pendant les mandats successifs de Bush. Ce qui est intéressant ici c’est précisément la continuité : le changement de gouvernement n’a pas eu le moindre effet sur le plus petit aspect de la régulation du marché. Aujourd’hui nous écoutons les commentateurs « neocon » avancer qu’avec Obama les Etats-Unis connaîtront à nouveau une législation protectionniste. C’est très possible, mais quelqu’un d’aussi seul pour les « neocon » que Ronald Reagan n’a pas arrêté de mettre la main aux mesures protectionnistes (le secteur espagnol de la chaussure, par exemple, s’en souviendra toujours) quand il lui a semblé opportun et convenable.

En définitive, quand on parle de la politique nord-américaine, il convient de laisser de côté les topiques, dans lesquels les commentateurs de presse ont l’habitude d’abonder. Les changements que nous verrons probablement apparaître à l’horizon seront plus le fait des exigences objectives du pouvoir, telles que vues depuis Washington, que du fait qu’Obama s’appelle Hussein. Et quant à nous, Espagnols, Européens, nous ne devrions pas oublier que ces exigences objectives ne sont pas les nôtres. Les nôtres sont autres. Sommes-nous disposés à les reconnaître ?

Javier Ruiz Portella
Directeur de « El Manifiesto »
06/11/08 
Traduction de l’espagnol par Claire de Castelet pour Polémia
07/12/08

Note :

(*) Depuis, avec la nomination des membres de son Conseil de sécurité, Obama a fait connaître ses grandes orientations : même si sa diplomatie est  différente de celle de Bush, la politique étrangère américaine, par ces nominations, s’annonce, dans ses grandes lignes, assez peu différente de celle de son prédécesseur : hégémonie mondiale, puissance économique soutenue par la force militaire, renforcement des troupes engagées en Afghanistan avec une contribution plus soutenue des Européens, ouverture d’un dialogue avec l’Iran mais sans pour autant renoncer à la guerre avec ce pays si nécessaire et, enfin, un soutien indéfectible à Israël. – NDLR.

Javier Ruiz Portella

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