Rubrique : Europe


Le : 31 Janvier 2003

La Grèce et ses contradictions

Depuis le 1er janvier 2003, la Grèce et son premier ministre Costas Simitis assurent la présidence, pour six mois, de l'Union Européenne avec la volonté affichée de renforcer leur influence dans les Balkans et de développer une politique arabo-musulmane qui ferait d'Athènes une allié incontournable pour ses voisins immédiats d'Anatolie.

Satisfait des deux décisions du récent sommet européen de Copenhague – adhésion de Chypre réunifiée à l'Union Européenne et confirmation de la candidature européenne de la Turquie, le gouvernement d'Athènes a nettement renforcé sa position diplomatique depuis l'arrivée au pouvoir des islamistes turcs et de leur leader Recep Tayyip Eridogan, ce qui aurait pu paraître paradoxal voici quelques mois mais qui correspond maintenant à une nouvelle réalité politique.

Les récentes déclarations de Costas Simitis et de son ministre des affaires étrangères, Georges Papandréou ne laissent, en effet, aucun doute sur le sujet.

Pour l'un comme pour l'autre, le Turc n'est plus l'ennemi hériditaire. Comme si les siècles d'oppression ottomane dans les Balkans, les massacres des Grecs et des Chrétiens perpétrés par les Turcs pas plus tard qu'en 1922 (date du conflit gréco-turc qui sonnera le glas de la présence grecque en terre ionienne et phrygienne) avaient été effacés de la mémoire collective grecque…

« La Turquie a été une grande puissance européenne depuis le XVIe siècle et l'Empire Ottoman a joué un rôle dans la création de l'Europe d'aujourd'hui » confiait ainsi récemment au journal Le Monde Costas Simitis. Georges Papandréou surenchérissait dans les colonnes du Figaro : « Plus la Turquie sera prête, mieux ce sera pour l'Europe ».

Une approche révisionniste

Athènes veut ainsi, avec cette approche révisionniste, « européaniser » la question turque et alléger ses dépenses militaires qui représentent encore 5% de son PNB. Le gouvernement grec craint surtout une surenchère militaire de la part de la Turquie qui, quotidiennement, viole l'espace aérien de son voisin, envoyant ses avions mener des actions de reconnaissance jusque sur l'Ile de Tinos, pourtant bien éloignée des côtes turques.

En fait, les dirigeants socialistes d'Athènes sont surtout animés d'un esprit mercantile et veulent partager avec Ankara les gisements pétroliers off-shore en mer Egée. Ils souhaitent également, avec le règlement du dossier chypriote et la réunification de l'Ile, « faire aboutir leur projet d'une flotte européenne à dominante grecque avec, comme appui, les pavillons de complaisance de Malte et de Nicosie « (Rivarol, 24 janvier 2003).

Cette politique résolument en rupture avec la tradition grecque (de droite comme de gauche) est due, en grande partie aux efforts croisés du fils d'Andréas Papandréou et de son homologue turc, Ismaïl Cem, tous deux issus du moule universitaire américain et très dévoués à Washington.

Ce rapprochement a été favorisé par les tremblements de terre de 1999 en Turquie puis en Grèce. L'entraide manifestée aussi bien à Athènes qu'à Ankara à l'occasion de ces deux séismes a été suivie de la signature de plusieurs dizaines d'accords bilatéraux entre les deux pays et l'on parle même de la présence en Turquie de fonctionnaires grecs venus prêter mains fortes à l'administration locale pour la compréhension des affaires communautaires.

Un pays en proie a l'islam

Envahie par de nombreux immigrés d'origine musulmane - une majorité d'Albanais auxquels il convient d'ajouter des Lybiens, de nombreux Pakistanais et des ressortissants des anciennes républiques d'Asie Centrale, la Grèce doit maintenant faire face à l'Islam. La construction d'une grande mosquée à Athènes est à l'ordre du jour, chose impensable il y a encore dix ans. Le problème de la scolarisation des enfants d'origine musulmane se pose avec beaucoup d'acuité dans les villes du pays et nombreux sont ceux qui revendiquent l'apprentissage obligatoire de langues comme l'albanais, alors qu'ils comprennent à peine le grec...

La position géographique de la Grèce, passage obligé entre le Nord balkanique privé de débouchés maritimes et l'est turco-musulman, favorise l'activité des mafias albano-yougoslaves sur son territoire. De la vente prospère des cigarettes de contrebande aux contres façons en tous genres en passant par le juteux trafiq de voitures volées transitant par le port de Salonique, tout prospère. Quant aux mafias d'importation récente, elles n'hésitent pas, pour le contrôle du trafic d'héroïne et celui des filières de prostitution, à régler leurs différends à coup de bazooka tirés en plein jour dans les rues d'Athènes !

La progression du trafic de drogue est à ce point préoccupante que des responsables policiers de toute l'Europe et des Balkans se sont récemment réunis à Salonique pour tenter de renforcer la coopération inter-balkanique et européenne dans le domaine. Quatre à six tonnes de drogue passent ainsi chaque mois de Turquie en Europe et donc obligatoirement par la région grecque du Rhodope, frontalière de la Turquie et de la Bulgarie. Le tout dirigé par les mafias turques dont les membres sont souvent d'origine kurde et continuent de contrôler les trafics d'héroïne, principalement le long des routes des Balkans et dans beaucoup de pays de l'Union européenne, avec la complicité des communautés turco-kurdes présentes sur le Vieux Continent.

Quant aux revendications de la minorité turcophone de Thrace, elles sont d'autant plus importantes qu'elles sont encouragées par le nouveau gouvernement islamiste d'Ankara et les imams d'Arabie saoudite ou de Bosnie, venus prêcher la bonne parole et tout heureux de constater la progression de l'Islam dans une province frontalière de la Turquie.

La présence musulmane et les intimidations des communautés turcophones sont tellement importantes dans certains villages de Thrace que ces derniers sont peu à peu abandonnés par les Grecs de souche.

Toutes ces concessions à l'Islam et à la Turquie n‘ont été rendues possible que par un esprit de modernisation institutionnelle voulu par Bruxelles. La séparation de l'Eglise et de l'Etat dans un pays orthodoxe à plus de 90 % a été essentiel dans ce processus, tout comme l'encouragement de l'éducation laïque, la création d'un service militaire non armé pour les objecteurs de conscience ou la récente suppression de la mention de la religion sur les cartes d'identité.

Ce fut le véritable cheval de bataille des socialistes hellènes qui ont croisé le fer avec Monseigneur Christodoulos, primat de l'Eglise orthodoxe, et farouchement opposé à cette mesure. Dans une pétition exigeant le maintien de la mention de la religion sur les cartes d'identité, il avait recueilli plusieurs millions de signatures.

N'est-ce pas lui qui, en accord avec de nombreux Grecs eux aussi hostiles à l'entrée de la Turquie en Europe, vient de rappeler que la Turquie « n'avait pas sa place dans l'Union Européenne », comparant son entrée à la « barbarie et aux pillages de l'Empire Ottoman au XVIe siècle » et « refusant que l'Europe devienne à moitié musulmane » ?

Des gages donnés à Washington

Cerné par l'Islam et une immigration illégale envahissante, contesté par une grande partie de la population qui supporte mal l'insécurité et les méthodes mafieuses de certains étrangers, Costa Simitis a fait le ménage dans l'extrême gauche grecque en démantelant l'organisation terroriste du « 17 novembre », qui avait à son actif des douzaines de vols à mains armées et d'attentats à la bombe ainsi que plus de 23 assassinats, dont ceux de quatre diplomates américains et du mari de Dora Bakoyannis, nouveau maire d'Athènes.

Les Etat-Unis, qui avaient longtemps accusé la Grèce de fermer les yeux sur ces crimes gauchistes, ne peuvent qu'être satisfaits de ce zèle soudain des socialistes grecques, qui avaient longtemps fait preuve de laxisme, craignant qu'une répression de l'extrême gauche ne favorise les troubles sociaux.

Il est vrai que les enjeux financiers, à moins de deux ans des prochains Jeux Olympiques qui auront lieu à Athènes en juin 2004 sont importants. En 1999, déjà le même Simitis, qui avait indirectement livré aux autorités turques le terroriste kurde Ocalan, chef du PKK (venu se réfugier à l'ambassade grecque de Naïrobi) avait déjà commencé à donner des gages à Washington tout comme à Ankara. Une chose est sûre, il ne donnera pas ces mêmes gages à Georges Bush et à Ariel Sharon pour ce qui concerne la question palestinienne et l'Irak. On en veut pour preuves les réactions du gouvernement et de la presse socialiste à la lettre de huit dirigeants européens apportant leur soutien aux américains dans la crise irakienne. Ils dénoncent en effet vertement « un coup d'Etat made in USA au sein de l'Europe ».


Françoise Monestier
©POLEMIA
31/01/2003

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