Rubrique : Politique / A La Une


Le : 22 Mars 2009

La réintégration de la France dans l'OTAN

Quelques considérations :
En tant qu’ « ancien » de cette organisation, du temps de la Guerre froide, la décision française imminente devrait plutôt me satisfaire (1). Mais cette démarche suscite néanmoins quelques sérieuses réserves et voici pourquoi.

1/ - Dans le discours justificatif présidentiel (Le Monde du 11 mars 2009), il faut au passage relever quelques contradictions. Si la France était déjà de facto dans l’Organisation atlantique, le fait de la rejoindre de jure ne changerait pas grand-chose. Et si cela devait être le cas, compte tenu des inconvénients significatifs que cette décision implique, cela en vaut-il vraiment la peine ?
Par ailleurs, est-il possible sérieusement de se convaincre qu’une fois cette réintégration effectuée, la France pourra vraiment peser de tout son poids sur la prise de décision au sein de l’Alliance, comme il est prétendu. Et cela alors que notre pays, avec un effort de défense réduit à sa plus simple expression depuis des années avec 1,8% du PNB, ne dispose désormais que de capacités de défense extrêmement réduites et d’ailleurs tendues à l’extrême (2) ?
Et cela d’autant plus qu’en cas de désaccord majeur, il ne sera plus question de s’en aller derechef, sauf en se couvrant de ridicule en jouant les effets de manège. Mais peu importe. Car bien d’autres considérations beaucoup plus lourdes de conséquences sont associées à la démarche proposée.

2/ - La France est déjà significativement engagée en Afghanistan, pour répondre à la demande américaine. Or cette guerre, de l’avis de beaucoup, a peu de chances de pouvoir être gagnée pour toutes sortes de raisons bien connues. Il y a, en premier lieu, l’incapacité d’un régime faible et corrompu (qui rappelle tout à fait le régime de Saïgon sur ses fins) d’apporter une contribution significative à la conduite de la guerre.
Mais il y a surtout le voisinage du Pakistan voisin qui dispose d’un régime politique, et même d’une société, en voie de décomposition rapide, mais aussi, et bien fâcheusement, de l’arme nucléaire et de redoutables capacités de frappe à longue distance. Un conflit direct de l’OTAN avec le Pakistan nucléaire aurait sans nul doute des effets régionaux cataclysmiques que l’on n’ose à peine évoquer (3).
Or la France est d’ores et déjà présente en Afghanistan et peut-être un jour au Pakistan. On n’en voudra pour preuve que la nomination d’un personnage quelque peu singulier et fort connu, le député de Paris Pierre Lellouch, au passé un peu lourd, à un poste de « chargé de mission » pour ces deux pays au Quai d’Orsay (4).
Le retour programmé de la France dans l’OTAN ne peut que nous placer plus proches encore du centre d’un conflit potentiellement dévastateur.
De toute façon, même sans aller jusque-là, une défaite peu glorieuse de l’OTAN, la première de son histoire, sonnerait fort probablement le glas d’une organisation qui aurait perdu toute crédibilité aux yeux de ses adversaires. On ne voit guère l’avantage pour notre pays à réintégrer in extremis l’OTAN dans de telles conditions.

3/ - A nos portes, ou quasiment, l’éventualité d’un conflit entre Israël et l’Iran est désormais probable avec l’acquisition, déjà effective ou proche, de l’arme nucléaire par ce dernier pays. Avec la formation d’un gouvernement israélien « radical », avec ou sans Netanyahu (5) comme premier ministre, la tentation, déjà envisagée dans les derniers mois de l’administration Bush, d’une frappe préventive contre les installations nucléaires de l’Iran deviendra de plus en plus forte (6). Le président Obama, englué dans une catastrophique et inextricable crise économique, fera-t-il preuve de la même fermeté que son prédécesseur pour s’opposer aux demandes israéliennes ? Et si le besoin s’en faisait sentir, Israël ne sera-t-il pas tenté de lui forcer la main en déclenchant préventivement les hostilités ?
Auquel cas la France, redevenue le nouveau membre de l’OTAN, ne sera-t-elle pas aussi directement impliquée dans le nouveau conflit ouvert à ses portes ? Pourra-t-elle rester neutre ? Pourra-t-elle refuser sous la pression américaine, comme elle l’avait fait pour l’Iran, de consentir une participation à une nouvelle guerre au potentiel nucléaire manifeste, si les Etats-Unis devaient s’y engager ? D’autant plus que les déclarations d’amitié éternelle, de bonnes intentions, de solidarité à toute épreuve entre la France et Israël n’ont guère manqué depuis deux ans.
Au surplus la France a cru devoir ouvrir une base militaire, symbolique certes mais bien réelle (mais rien n’est symbolique dans ce domaine), au Moyen-Orient pour bien marquer le grand retour de la France « aux affaires de la région ». L’ensemble de ces facteurs risque fort de nous entraîner, peut-être malgré nous, dans un conflit majeur qui, il faut bien le souligner, ne nous concerne pas.
Ceci est l’occasion de revenir rapidement sur les conséquences d’une telle conflagration. Elles sont terrifiantes et les enjeux colossaux :
Tous les experts sérieux reconnaissent qu’une destruction complète et durable des capacités nucléaires de l’Iran est impossible. Dans le meilleur des cas celles-ci seraient plus ou moins rapidement reconstituées avec, vraisemblablement, le concours empressé de la Russie redevenue « l’ennemi héréditaire ». Mais l’épisode suivant autoriserait forcément le recours de l’un et de l’autre des protagonistes à la bombe.
Le prix du pétrole, malgré la crise, aurait toutes les chances de sauter au plafond. Avec l’impact que l’on peut aisément imaginer sur les tentatives de relance en cours qui seraient cassées net. Sans compter sur une nouvelle flambée de haine dans les pays arabes contre Israël et ses alliés, dont la France.
Dans le meilleur des cas les communautés juive et musulmane présentes sur le territoire national seraient fortement incitées à se livrer à des manifestations d’une rare violence sans doute accompagnées d’une flambée de terrorisme.
Toutes ces interrogations pointent malheureusement dans une même direction, à savoir les graves incertitudes et les grands risques attachés à la réintégration de la France au sein de l’OTAN.

Yves-Marie Laulan
Ancien chef du service des affaires économiques de l’OTAN, fondateur de l’Institut géopolitique des populations
17/03/09
Polémia

Notes:

(1)    L’auteur de cette note a été, dans les années 1970, directeur des Affaires économiques et président du Comité économique de l’OTAN. Il occupait, à ce titre, le poste le plus élevé conservé par la France dans la partie administrative de l’Organisation atlantique.
(2)    L’évaluation de l’effort de défense était une de mes tâches à l’OTAN. Plus tard, conférencier à l’Ecole supérieure de guerre, je n’ai cessé de soutenir pendant des années la nécessité de maintenir l’effort de défense au moins à 3% du PNB pour disposer d’un instrument de défense digne de ce nom. En vain.
(3)    Peut-on une seconde imaginer que l’Inde resterait non impliquée et la Chine indifférente devant un conflit qui aurait des chances de devenir nucléaire à leurs portes ?
(4)    Où il a promptement marqué son territoire en faisant occuper par ses hommes une bonne partie du 2e étage du Quai.
(5)    Qui dispose, est-il besoin de le rappeler, de la double nationalité israélienne et américaine comme le directeur de cabinet du président Obama, Emmanuel Rahm.
(6)    Elle avait déjà été envisagée par l’ancien premier ministre Olmert pendant les derniers mois de l’administration Bush. Ce dernier, avec une tardive sagesse, avait refusé de donner son aval à une telle opération.

 

Yves-Marie Laulan

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