Rubrique : Société


Le : 26 Mars 2009

Caricatures de Mahomet : vers une tyrannie planétaire ? (édito 02/06)

« Qui ? Moi, baisser les yeux devant ses faux prodiges !
Moi, de ce fanatique encenser les prestiges !
L’honorer dans la Mecque après l’avoir banni !
Non. Que des justes dieux Zopire soit puni
Si tu vois cette main, jusqu’ici libre et pure,
Caresser la révolte et flatter l’imposture ! »
Voltaire, « Le fanatisme, ou Mahomet le prophète » (Acte 0, scène I)
http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-89893


Douze caricatures publiées dans un journal danois, le « Jyllands-Posten », ont déclenché une crise politico-médiatique de grande ampleur. Indépendamment des manipulations possibles de tels ou tels Etats ou de tels ou tels services, celle-ci éclaire d’un jour cru la réalité idéologique du monde qui se dessine : une tyrannie planétaire dont les peuples d’Europe seront les premières victimes.

Explications.

1. Un choc de civilisations

Parler de choc de civilisations n’est pas politiquement correct. Et pourtant c’est ce qui ressort de la profonde incompréhension entre les libertés danoises et le refus musulman d’une représentation de Mahomet. Il ne s’agit pas là d’un épiphénomène mais de l’opposition multiséculaire de conceptions mentales différentes. Au cours de ses quinze siècles d’histoire, l’islam moyen-oriental a, peu ou prou, toujours interdit la représentation de la figure humaine et de la figure de Dieu ; plus précisément celle-ci n’a été autorisée que sous des formes particulières (les miniatures), durant des périodes de temps limitées et dans des zones géographiques extérieures au monde arabique (Inde, Perse, Turquie). http://www.zombietime.com/mohammed_image_archive/

A l’opposé de cette attitude, l’Europe chrétienne a multiplié à l’infini les représentations de la divinité à travers les images du Christ, de la Vierge, de la Sainte Famille, des saints et même de Dieu le Père, la peinture baroque allant même jusqu’à lui donner la figure de Jupiter. Si l’on prend en compte la vision du monde et de l’homme telle qu’elle est exaltée par l’art européen, ne faire des trois monothéismes qu’un seul bloc est une erreur majeure car le christianisme, religion de l’incarnation, a une singularité particulière. Incarnation qui n’a jamais cessé de s’exprimer au cours de l’histoire et qui s’est aussi faite au cours des dernières décennies et des derniers siècles à travers le dessin humoristique et la caricature, pas toujours de bon goût d’ailleurs.

A contrario la révolte du monde musulman contre les caricatures danoises s’inscrit dans une longue tradition iconoclaste dont l’un des derniers actes majeurs fut la destruction délibérée des grands bouddhas de Bamiyan par le pouvoir taliban en Afghanistan, dans le but d’interdire aux autres non pas seulement la représentation du prophète de l’islam mais aussi celle de leur propre divinité.

Max Gallo a donc raison d’écrire dans « Le Figaro » du 8 février 2006 : « Ecartons les hypocrites, les habiles, les aveugles qui récusent l’évidence : il y a bien un choc de civilisations. »


2. Un petit peuple pris dans la tenaille de la mondialisation

Les Danois constituent un petit peuple profondément patriote qui a dû lutter, au cours de l’histoire, contre de puissants voisins – Suédois, Allemands et plus récemment grands Etats européens – et qui se trouve aujourd’hui pris dans la tenaille d’une double mondialisation.

La mondialisation islamique conduit tout à la fois les minorités musulmanes présentes au Danemark à remettre en cause les règles fondamentales du pays qui les accueille et les puissances musulmanes à s’ingérer dans les affaires intérieures du petit royaume nordique : c’est ainsi que les ministres de l’Intérieur de 22 pays arabes, réunis à Tunis le 31 janvier 2006, ont demandé au gouvernement danois de sanctionner la liberté d’expression des journalistes danois.

Les dirigeants de la mondialisation libérale anglo-saxonne ont pris, bien que le Danemark leur ait apporté son soutien en Irak, une position sensiblement équivalente, George Bush et Tony Blair, l’un et l’autre à la tête d’Etats et d’empires multiculturels, étant soucieux de ménager leurs minorités musulmanes chez eux (surtout pour les Britanniques) et leurs partenaires musulmans dans le monde (surtout pour les Américains) ; ajoutons que loin d’augmenter leur liberté de manœuvre, la présence de troupes britanniques et américaines en Irak et dans beaucoup d’autres pays musulmans subordonne plus que jamais les diplomaties anglo-saxonnes au respect des préjugés dominants du monde islamique.

Ce n’est pas nouveau, la collaboration économique s’est toujours bien portée… Ainsi le commissaire européen au commerce Peter Mandelson a vertement condamné les journaux qui ont publié les caricatures danoises. Il est vrai qu’il est dans la logique du libéralisme économique que les règles du commerce conduisent à prendre le plus grand compte de l’intolérance des clients ; ainsi, les milieux économiques danois s’inquiètent pour leurs exportations dans le monde arabe (pourtant très faibles) pendant que des grandes firmes comme Nestlé font savoir qu’elles ne sont pas danoises et que Carrefour boycotte les produits danois dans ses zones de chalandise musulmanes. Ces exemples montrent que la grande entreprise joue davantage dans le sens du conformisme que des libertés, tout simplement parce que c’est son avantage commercial. Or ce qui, dans un monde pluriel, pourrait s’interpréter comme un respect des différences risque de déboucher dans un monde unifié, médiatiquement parlant en tout cas, comme un alignement sur les plus sectaires. Car si le client est roi, le client sectaire est plus exigeant que le client tolérant : c’est donc le roi des rois !

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que ce soit encore de l’Europe continentale que le Danemark ait reçu le plus de soutien : des journaux allemands, italiens, français, scandinaves ont publié tout ou partie des dessins incriminés ; quant aux gouvernements, malgré les pressions diplomatiques, ils se sont jusqu’ici refusé à condamner explicitement les libertés danoises, à l’exception de celui du Vatican, dont la critique d’ailleurs très modérée s’explique vraisemblablement par la présence en terre d’islam – et quasiment désormais comme des otages – des chrétiens d’Orient.

Or dans cette affaire les Danois sont aux avant-postes de l’Europe pour défendre le droit de rester soi-même face à ceux qui préparent déjà une législation mondiale de répression de la liberté d’expression : ainsi Louise Arbour, ancien procureur du tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, aujourd’hui commissaire pour les droits de l’homme des Nations unies, fait enquêter sur ce qu’elle appelle un « manque de respect pour la foi ».


3. Fin des Lumières et culte de la repentance

A bien y réfléchir, l’affaire des dessins du « Jyllands-Posten » marque une rupture radicale dans le droit des peuples et les libertés d’opinion et d’expression. Ainsi une nation souveraine se voit sommée par deux empires qui s’affrontent, l’oumma musulmane mais aussi l’empire américain, de changer ses règles de vie. Et pas n’importe lesquelles de ses règles : ses règles de liberté issues de la philosophie des Lumières et plus fondamentalement encore de traditions européennes multimillénaires.

Ainsi est-il pour le moins singulier de voir ceux qui condamnent les caricaturistes danois leur reprocher d’avoir pratiqué l’outrance ou manqué de tolérance.

Observons d’abord que la tolérance n’a de sens – ce qui est oublié par le conformisme politiquement correct – que pour les idées ou les images qui sont susceptibles d’être jugées choquantes par la majorité de l’opinion ou par des minorités influentes ; les expressions conformistes ou simplement prudentes n’ont, elles, pas besoin de la tolérance puisque leur « bien-pensance » les protège !

Observons ensuite que, dans les jurisprudences des pays libres, les dessinateurs de presse, les humoristes et les caricaturistes ont toujours eu la marge de liberté la plus grande parce qu’il est dans leur fonction de forcer le trait. Ainsi : représenter Mahomet avec un cimeterre devant deux femmes voilées, c’est peut-être forcer le trait, mais ce n’est pas totalement contraire à l’histoire de l’Hégire. D’un point de vue musulman, Mahomet est le prophète, d’un point de vue historique, c’est un chef de guerre à l’origine d’une formidable expansion coloniale qui s’est faite au fil de l’épée. De même, représenter Mahomet avec un couvre-chef en forme de bombe, c’est là aussi forcer le trait mais pour dénoncer une réalité du temps présent, celle du terrorisme islamique dont il doit malgré tout rester permis de penser qu’il n’est pas sans lien avec l’islam (comme le revendiquent les terroristes eux-mêmes !). Il est donc bien clair qu’empêcher un dessinateur de presse de forcer le trait, c’est lui interdire d’exercer son art.

A cet égard, on ne peut qu’être inquiet de voir sur France 2, le 6 février 2006, la musulmane toute voilée de blanc, Saïda Kada, affirmer tranquillement : « Comment un amalgame aussi grossier, aussi dangereux que d’associer le visage du prophète au terrorisme peut-il être assimilé à la liberté d’expression ? » Son propos fait d’ailleurs écho à celui du grand rabbin Sitruk déclarant le 2 février 2006 – dans la cour de l’hôtel du Premier ministre français qui venait de le recevoir – qu’il « partageait la colère des musulmans », qu’il « désapprouvait également les caricatures du chef de l’Etat » et que « ce qu’on appelle la liberté d’expression connaît des limites qui sont souvent dépassées ». Quelques jours plus tard, le 7 février, Mohammed Henniche, président de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis (UAM 93) annonce qu’il met en circulation une pétition pour demander « de mettre la religion – et pas seulement l’islam – à l’abri des excès des médias » alors même que la liberté d’expression est déjà sévèrement limitée en France par les lois mémorielles (Pleven-Gayssot et Taubira). Il y a là une conjonction manifestement inquiétante où les demandes de censure des uns s’arc-boutent sur les demandes de censure des autres. Les sociétés traditionnelles protégeaient les croyances et les valeurs de leur communauté propre mais laissaient la liberté de critique pour le reste ; la société moderne juxtaposant différentes communautés se voit ainsi sommée de cumuler leurs interdits : de proche en proche et sous la pression des groupes les plus intolérants, les sociétés multiculturelles deviennent ainsi des sociétés de « multicensure », des sociétés « multiliberticides ».

Ce qui se dessine – après 250 ans de domination des Lumières – c’est un retour, sous le couvert de l’antiracisme, à une législation sur le blasphème dont les contours risquent d’ailleurs d’être infinis puisque, de proche en proche, elle pourrait protéger les trois grandes religions monothéistes, mais aussi d’autres croyances, sans parler des lois mémorielles sacralisant certaines parties de l’histoire pour peu qu’elles soient culpabilisantes. Car ce recul de la philosophie critique des Lumières, elle-même héritière pour une grand part des libertés européennes, se fait au bénéfice d’un nouveau culte, le culte de la repentance, qui ne touche d’ailleurs que la partie européenne du monde, et elle seule, condamnée à emprunter le chemin des excuses permanentes.

Ce qui se met ainsi en place, c’est bien une tyrannie planétaire dont l’Europe sera la principale victime. Peuples de l’Ouest, levez-vous !


© Polemia
10/02/06

 

 

Polémia

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