Rubrique : Géopolitique / A La Une


Le : 12 Juillet 2009

L'Europe doit changer complètement sa vision de la Russie

Sommes nous des citoyens transatlantiques ou des citoyens paneuropéens ? Pourquoi les Européens devraient-ils s’insérer dans un quelconque Commonwealth Transatlantique du XXIe siècle piloté par Washington ? Les Etats-Unis ne se sont-ils pas déclarés indépendants de l’Angleterre le 4 Juillet 1776 ? L’Atlantique n’est pas du tout une mare (« the pond »), comme se complaisent à le dire les Anglo-saxons, mais un véritable océan que Christophe Colomb a eu le premier l’audace de franchir. L’Europe ne va pas de Washington à Bruxelles, mais de Brest à Vladivostok.

La Russie est européenne par ses morts qui ont scellé par deux fois le destin de l’Europe : 23 200 000 morts pendant la deuxième guerre mondiale contre seulement 182 070 pour les Etats-Unis, 1 700 000 pendant la première guerre mondiale de 1914 à 1917 (plus que la France et légèrement moins que l’Allemagne) contre seulement 100 000 en 1918 pour les Etats-Unis. La Russie est aussi européenne par les influences des cultures française et allemande ainsi que par le centre de gravité de sa population à l’ouest de l’Oural ; l’ethnie russe est fondamentalement blanche et chrétienne.

Si le catholicisme et l’orthodoxie sont les deux poumons de l’Eglise, ils sont aussi ceux de l’Europe. Il n’est donc pas possible d’opposer, comme le fait Samuel Huntington dans le «  Choc des Civilisations »,  les catholiques et protestants ouest-européens d’un côté, proches des Etats-Unis, au monde orthodoxe de l’autre.

La Sibérie, enjeu du XXIème siècle

Le contrôle de la Sibérie sera le grand enjeu du XXIe siècle entre la Grande Europe et la Chine. La Russie est à la fois l’ « Hinterland », le « Far East » de l’Europe par ses grands espaces et un avant poste par rapport à la Chine et à l’Islam de l’Asie centrale. Dans ces régions, l’Européen, c’est le Russe.

L’objectif ultime à atteindre serait la constitution d’un arc boréal paneuropéen de nations allant de Brest à Vladivostok qui intégrerait le monde slave et orthodoxe. Il se concrétiserait par le rapprochement entre l’Europe carolingienne, capitale Strasbourg, et la Russie, seule alliance bipolaire capable d’arrimer efficacement sur le Rhin et la Moskova cette nouvelle Grande Europe. L’avenir de l’Europe n’est donc pas dans une Union européenne qui gonfle démesurément, jusqu’à en perdre son identité, mais dans la création de deux alliances ouest et est européennes qui s’équilibrent mutuellement et rivalisent amicalement

Il importe par ailleurs de donner à la Grande Europe, à défaut du français, et suite à la trop grande difficulté du latin, une langue véhiculaire et utilitaire neutre qui ne soit pas la langue des Américains, l’espéranto, afin d’assurer la survie et le rayonnement de toutes les grandes langues nationales européennes.

France, Allemagne, Russie : il n’y a plus de déséquilibre démographique

Les Européens ne doivent plus avoir peur de la Russie. Suite à sa perte de vitalité démographique, la Russie n’est plus un danger pour l’Europe tout comme l’Allemagne et il importe au contraire d’aider cette sentinelle historique européenne face à la Chine et l’Asie centrale. « J’ai à maintes reprises demandé aux puissances occidentales de ne pas identifier le communisme soviétique à la Russie et à l’histoire russe » disait Alexandre Soljenitsyne. D’ici à 2035, l’Allemagne perdra 7.7 millions d’actifs et la France 1.7 millions. En Russie, c’est un véritable cataclysme avec une diminution encore plus drastique de la population. Il est possible qu’il n’y ait en 2050 que 100 millions de Russes, autant que de Turcs à cette date ! L’Allemagne et la Russie, étant donné leurs pertes de vitalité démographique, ne représentent donc plus un danger d’expansionnisme, et bien au contraire, ces deux pays sont à la recherche d’alliances défensives et d’équilibre géopolitique. Le déclin démographique russe accéléré, la très rapide diminution allemande et le léger déclin français rééquilibrent paradoxalement l’ensemble de l’Europe, selon un processus inverse de celui qui l’avait déstabilisée au XIXe et XXe siècle. La stagnation démographique française à partir des années 1800 avait fait une France apeurée de 40 millions d’habitants, soit la moitié très exactement de la population allemande, à la veille de la première guerre mondiale. A l’Est, l’expansion encore plus rapide de la population russe avait engendré, de la même façon en Allemagne, une véritable phobie du danger slave pour le monde germanique.

L’Allemagne d’aujourd’hui, diminuée territorialement et démographiquement après la deuxième guerre mondiale, ne peut plus être la grande puissance au cœur de l’Europe. Certains démographes ont même prétendu que «  l’Allemagne est morte, mais qu’elle ne le sait toujours pas ». Les Européens, pour les mêmes raisons, n’ont plus à redouter d’être submergés par une nation-continent russe en pleine expansion démographique, cette dernière craignant bien au contraire d’être envahie subrepticement par l’immigration des populations du Caucase et d’Asie Centrale en Russie de l’Ouest et de la Chine en Sibérie.

Un partenariat stratégique franco-russo-allemand

L’Europe ne peut rejeter la Russie qui lui fournit 30 % du gaz et 25% du pétrole. Il convient donc de développer le partenariat stratégique franco-russo-allemand bâti sur les deux piliers que sont les faramineuses richesses énergétiques des uns et les investissements massifs des autres. L’Eurasie est peuplée, industrieuse et dispose, de plus, des matières premières.

Une Alliance continentale avec Moscou, pendant d’une Alliance atlantique renégociée avec Washington devrait voir le jour à terme. Cette alliance paneuropéenne , cette coopération militaire du XXIe siècle entre une Europe carolingienne avec des forces intégrées d’une part et la Russie d’autre part ne représenterait pas seulement un contrepoids à la puissance militaire américaine , mais aussi une alliance supplémentaire tout court pour l’Europe face à divers risques géopolitiques possibles tels que le Moyen Orient, le terrorisme, le danger nucléaire d’ Etats voyous, crise énergétique, puissance chinoise… où il n’est pas du tout certain que l’Amérique interviendra toujours systématiquement, au fil des décennies, compte tenu de ses intérêts propres, de l’évolution des rapports des forces ou des risques courus. L’Europe est dans l’œil du cyclone et se croit dans une pouponnière. L’Europe carolingienne, noyau dur de l’Europe politique, serait équidistante de Moscou et de Washington

Une Europe européenne

La crise irakienne a montré que l’Europe puissance ne pouvait se réaliser que sous l’impulsion des trois acteurs stratégiques que sont la France, l’Allemagne et la Russie et non dans la patiente recherche de l’unanimité à 27 ou 38 pays, un grand nombre de pays européens poussés par les Etats-Unis, l’Angleterre et la Pologne ayant même signé un texte d’allégeance aux Etats-Unis.

Une politique européenne commune et indépendante avec 27 pays est un mythe. Le risque est au contraire que l’Europe dérive vers l’impuissance et prenne, comme le prédisent déjà certains, le chemin du Saint Empire romain germanique, un assemblage de principautés et de villes à la fin du Moyen Age qui n’avait plus qu’une fiction de puissance commune.

Une majorité des partenaires européens est ralliée à la conception américaine d’un simple espace de libre échange abrité, pour sa sécurité, par le parapluie de l’OTAN. L’impulsion ne peut donc venir que de la France et de l’Allemagne, partageant la même vision de l’Europe, celle d’une communauté de destin ayant la volonté de peser politiquement, économiquement et culturellement. L’adjonction de quelques pays continentaux de l’Europe de l’Ouest pourrait constituer une heureuse préfiguration de « l’Europe européenne ».

Retrouver Hobbes et Machiavel

Par ailleurs, dans la conduite des relations internationales, il semble que les Européens aient abandonné Hobbes et Machiavel, comme l’a fortement souligné le géopoliticien américain Robert Kagan. Les Européens doivent se garder de réduire la politique étrangère à la notion abstraite et inopérante des droits de l’homme, veiller d’une façon réaliste à l’évolution du rapport des forces géopolitiques, et défendre plutôt la morale du droit international fondé sur la multilatéralité ainsi que sur l’égalité de droit entre nations. Face à l’Empire, la Chine, l’Islam, le terrorisme ou le Moyen Orient, les Européens devraient s’inspirer davantage de Richelieu, Bismarck, de Gaulle, Churchill et un peu moins de Chamberlain et Daladier.

Selon le mot de Winston Churchill, la Russie c’est une « charade à l’intérieur d’une énigme entourée de mystère » L’inclusion avec une vision historique de la Russie du XXIe siècle dans le monde européen, ce qui permettrait d’en assurer sa survie, telle pourrait être la réponse du destin au mystère que représentait la Russie pour ce perspicace, réaliste et courageux anglo-saxon. En fait, c’est la Russie qui montre la vraie voie à l’Europe donneuse de leçons avec les excès humanistes de sa propre civilisation, mais impuissante et décadente en réalité. La Russie est un des derniers peuples européens à ne pas se détester lui-même.

La Russie, un des rares peuples européen à ne pas se détester lui même

La Russie peut contribuer dans l’immédiat à sauver l’Europe de son malaise existentiel et du protectorat américain (OTAN, capitalisme financier anglo-saxon, usage exclusif de l’anglo-américain, libre échange destructeur d’emplois industriels, immigration extra-européenne conduisant à une société multiethnique à l’instar des Etats-Unis et destructrice de l’identité européenne). Quant à l’Europe, elle peut aider à long terme la Russie face à la Chine et à l’Asie centrale. Les Européens de l’Ouest doivent faire aujourd’hui vis-à-vis de la Russie la même révolution intellectuelle qui a été effectuée par le Général de Gaulle envers l’Allemagne d’après 1945 !

Il y a quelques années, l’écrivain Vladimir Volkfoff posa la question suivante à un diplomate américain : « Je ne comprends pas, dit-il, Souhaitez vous que l’Europe se fasse ou qu’elle ne se fasse pas ? ». Le diplomate lui répondit : «  Nous souhaitons qu’elle se fasse, mais qu’elle se fasse mal ». La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou est une méthode pour qu’elle se fasse… bien, sans se soucier du nom du Président des Etats-Unis, qu’il s’appelle George Bush ou Barack Obama.

Marc Rousset
02/07/2009

Auteur de « La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou », Editions Godefroy de Bouillon, 2009, 538p

Correspondance Polémia
12/07/2009
http://www.polemia.com/article.php?id=2233
http://www.polemia.com/article.php?id=2242

Les intertitres sont de la rédaction

 

Image : Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et le président russe Dimitri Medvedev achèvent dans la bonne humeur une croisière sur le fleuve Amour, en marge du sommet russo-européen de Khabarovsk, jeudi 21 mai.




 

Marc Rousset

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