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Le : 04 Mars 2003

Industries d'armement : l'inévitable concentration

Garante de son indépendance militaire, l'industrie d'armement est au cœur de sa politique de défense. C'est ainsi qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, tandis que les armées françaises étaient presque exclusivement équipées de matériel US, les vastes programmes d'armement, alimentés par la guerre froide et dopés par une forte demande à l'export, ont permis l'émergence d'une industrie nationale indépendante qui a doté l'armée française de ses plus beaux fleurons (programmes aéronautiques, industrie militaire nucléaire, porte-avions Clémenceau et Foch).

Depuis, la fin de la confrontation bipolaire entre les USA et l'URSS a permis aux Etats d'engranger les dividendes de la paix, en coupant, souvent à l'excès, dans leurs budgets militaires. Faute de commandes, les industries d'armement ont du engager des stratégies de regroupement, afin de recouvrer une taille critique permettant de lisser les plans de charge, mais surtout de conserver une capacité de recherche suffisante pour ne pas laisser se creuser le gap technologique transatlantique. Adossée à la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), cette restructuration doit être accompagnée par les gouvernements en structurant et homogénéisant la demande, ce qui correspond au mandat de la future agence européenne de l'armement qui devrait succéder à l'OCCAR (organisme conjoint de coopération en matière d'armement). Pourtant, si cette consolidation est bien engagée dans le secteur aéronautique / espace / missiles, elle reste à poursuivre pour les constructions navales et terrestres, sous peine d'atomisation et de disparition des structures existantes, comme viennent régulièrement le rappeler les plans sociaux de GIAT Industries.

Une industrie nationale fragilisée :

1. Par la faiblesse des commandes

Dès la fin de la guerre froide, la France a réduit de façon drastique ses budgets militaires, surtout d'équipement. Ces derniers ont systématiquement souffert d'arbitrages en leur défaveur, surtout sous les gouvernement socialistes et de nombreux programmes ont été annulés ou amputés : missile Hadès, succédant au Pluton, réduction des deux tiers du programme Leclerc, révision à la baisse de la flotte de SNA (sous marin nucléaire d'attaque),…IL convient néanmoins de reconnaître que plusieurs d'entre eux ne répondaient plus aux schémas opérationnels découlant du nouveau contexte géostratégique post guerre froide. En outre, les programmes ont été régulièrement reportés (exemple de l'entrée en service du Rafale), suscitant des surcoûts importants. Enfin, les lois de programmation militaire ont régulièrement été bafouées par la même Assemblée Nationale qui les avait pourtant votées, lors de lois de finances annuelles.

Il faut également citer la professionnalisation de l'armée française, qui répondait certes à une nécessité opérationnelle mis en évidence en 1991 par les difficultés à constituer l'hétéroclite division Daguet, mais dont les coûts ont été notablement sous évalués (cf rapports du G2S, s'agissant des coûts de recrutement et surtout de reclassement à l'issue des contrats), ce qui a suscité un fort déséquilibre entre les budgets d'investissement et de fonctionnement, au détriment des premiers.

Ainsi la France ne consacrait-elle plus à son effort de défense en 2000 qu'à peine 2% de son PIB, contre 2,6 % pour le Royaume Uni (3,2 % aux USA), sachant qu'il faudrait retirer, pour une juste comparaison, les dépenses liées à la gendarmerie nationale, inexistante outre Manche et principale bénéficiaire des rares « coup de pouce » au budget militaire. Si l'actuel gouvernement a décidé une inflexion à cette tendance, la très forte augmentation des budgets militaires aux USA ne devrait pas permettre de combler le décalage croissant entre les deux rives atlantiques.

La France n'est pas pour autant le mauvais élève européen, avec des pays (Allemagne, Belgique, Portugal), dont l'effort oscille entre 1 et 1,5 % du PIB, avec pour conséquence des réductions de commande sur des programmes européens (cas de l'A400 M pour l'Allemagne, pour lequel le vote du Bundestag fut laborieux et reste réversible). Plusieurs pays, empêtrés dans des difficultés budgétaires font ainsi explicitement reposer sur les Etats Unis leur protection militaire, se servant de leurs budgets militaires comme variable d'ajustement conjoncturel, alors même que l'administration Bush, même si le discours s'est depuis légèrement infléchi, a toujours annoncé son intention de se désengager du théâtre européen pour se reconcentrer sur leurs propres intérêts.

De fait, pour illustrer ce décalage, on peut noter que le budget de la défense US représentera désormais davantage que la somme de tous les budgets militaires du reste du monde, que ceux des pays européens cumulés n'en représentent que 40 % et que leur budget de recherche militaire (> 40 Md$) est à lui seul supérieur à la totalité du budget de la défense français.

Cette réduction des commandes, outre les difficultés de gestion des plans de charge qu'elles suscitent au sein des industries de défense, a pour conséquence des difficultés à l'exportation (les produits étant très difficilement exportables, tant pour des raisons commerciales que stratégiques, tant qu'il n'est pas entré en service dans l'armée du pays exportateur : cf difficultés de Dassault à exporter le Rafale) et, conséquence cumulée de ces deux phénomènes, les coûts unitaires du programme s'élèvent, suscitant un cercle vicieux, compte tenu du nécessaire amortissement des coûts de développement.

2. Par la longévité des programmes

Phénomène qui n'est plus marginal, la durée de vie des programmes s'allonge, ce qui est particulièrement marquant dans le domaine aéronautique. Ainsi, si dans les années cinquante et soixante, les prototypes se succédaient, souvent développés sur fonds propres par les constructeurs en l'absence de toute commande et les appareils restaient parfois très peu de temps en service (2 ans pour le mystère II), les programmes actuellement conçus s'étalent sur parfois plus de soixante ans : l'origine du programme Rafale remonte à la fin des années soixante dix (programme ACX, 1978), tandis qu'il entre en service dans les années 2000 et devrait le rester jusque dans les années 2040. De même, les versions modernisées des F15 et F16 continuent d'être proposées, et vendues, à l'export.

En conséquence, il apparaît difficile d'occuper les bureaux d'études de constructeurs pendant les phases de production et de maintenir dans la durée une expertise de recherche. Une solution consisterait alors à maintenir l'activité de ces structures par la commande, groupée au niveau communautaire, de programmes de démonstrateurs, sur des fonctions précises.

Cette situation est particulièrement préjudiciable pour les sociétés de taille modeste et/ou monospécialisées. Ainsi, la fin du programme Leclerc, en l'absence de nouveau débouché à l'exportation, est-elle à l'origine de la profonde restructuration que vit GIAT.

3. Par l'intensité concurrentielle à l'export et l'hégémonie US

Les ventes d'armes sont une des manifestations de l'influence géopolitique du pays producteur et les critères d'achat sont autant, voire davantage, politiques que techniques ou financiers et Dassault l'a appris à ses dépens tant en Corée du sud (match Rafale / F15) que récemment en Pologne (Mirage 2000-5 / F16).

De fait les exportations françaises restent très concentrées sur quelques clients, notamment au Proche Orient (EAU) et accessoirement en Asie (Inde avec mirage 2000-H, Pakistan, Singapour, Taïwan ou Malaisie : frégates, sous marins et 2000-5). En conséquence, les flux de vente sont variables en fonction des livraisons : 4,65 Md€ en 1999 et environ 7 Md€ pour 2000, par exemple. Il en résulte également un déséquilibre dans les capacités de négociation (cf infra). Le client important (pour Dassault) que fut Israël fut ainsi perdu suite à l'embargo sur les armes décrété en 1967 lors de la guerre des 6 jours (la France incorporant alors à son parc aérien les mirages V qui lui étaient destinés).

La France reste en moyenne le troisième exportateur (derrière les USA et la grande Bretagne / Allemagne), tandis que la Russie, dont les ventes avaient chuté après la chute du mur, repartent légèrement grâce à ses clients traditionnels (Chine, Iran et surtout Inde : Su 30, T90 et Mig 29K). Cette remontée ne semble cependant pas soutenable à long terme, la situation des firmes d'armement russes ne leur permettant plus de développer de nouveaux programmes.

L'hégémonie des USA résulte de plusieurs facteurs, dont l'avancée technologique n'est pas encore le plus opérant (en raison d'une politique prudente quant aux livraisons de matériels trop sophistiqués, hormis pour quelques clients privilégiés comme Israël, ou pour des raisons de politique extérieure : cf refus de livrer à Taïwan des destroyers Aegis, face à l'opposition de la Chine). Sa politique d'aide militaire auprès d'alliés (Israël, Egypte) assure ainsi des débouchés solvables pour ses industries d'armement et représente de fait des aides camouflées à ses entreprises. Les USA, en tant que première puissance de l'OTAN, en tirent également parti pour écouler leur production militaire auprès des pays non producteurs (Belgique, Pays Bas, mais aussi Royaume Uni et Allemagne), au détriment des entreprises du vieux continent : cf le « marché du siècle » pour l'équipement des forces aériennes de l'OTAN, perdu par le mirage F1 de Dassault face au F104.

Il faut également citer le phénomène qui voit un nombre croissant de puissances régionales, jadis importatrices nettes d'armement, développer leurs propres industries qui, sans être d'un haut niveau technologique, répondent néanmoins aux besoins locaux. Il s'agit d'industries autonomes qui ont mûri après avoir acquis les compétences suffisantes soit après des accords de licence (Chine), soit contraintes par des embargos (Israël, Afrique du Sud), soit pour des motifs d'indépendance nationale (Inde, Argentine, Brésil ou Chili).

4. Par les carences de ses gestionnaires

Si les motifs précités ne suffisaient pas à déprimer les industries nationales, des carences internes viennent aggraver la situation :
- au niveau de la maîtrise d'ouvrage : lourdeurs bureaucratiques et manque de rigueur dans la gestion pour la DGA, dénoncées par la Cour des Comptes, entraînant une forte sous-consommation des crédits d'équipement ;
- au niveau de certains industriels, manque de compétences pour la négociation de contrats complexes. Ainsi, la vente par Giat de 390 Leclerc aux Emirats, en raison d'une clause de couverture du risque de change et de celle relative à la modernisation des chars, s'est elle traduite par une perte sur le contrat proche du chiffre d'affaires, suscitant au forceps (arrêt des livraisons) une renégociation.

La nécessaire émergence d'une industrie européenne adossée à la PESD

Face à cette situation, il apparaît indispensable que nos industries, en s'alliant avec d'autres partenaires européens (ou russes : cf motorisation du MIG AT) puissent atteindre la taille critique leur permettant de rivaliser avec les firmes américaines et poursuivre leur effort de recherche.

1. Une concentration en bonne voie dans le secteur de l'aéronautique et de l'électronique

Dans ce secteur, la restructuration tourne désormais autour de trois pôles : EADS, BAE Systems et Thalès (ex-Thomson CSF, avec le rachat du britannique Racal). Le missilier Matra Bae Dynamics devient MBDA, avec pour actionnaire BAE Systems, EADS et Finmeccanica.

Cependant, dans l'aéronautique militaire, la consolidation n'est pas encore achevée et la rivalité entre EADS et Dassault, mais aussi Saab (Rafale / Typhoon / Grippen) reste visible à l'exportation, alors qu'EADS est actionnaire de Dassault à 46,5% ! Le blocage provient de Dassault, associé (par une JV) à BAE Systems sur les démarches exploratoires pour l'avion du futur, tandis que ce dernier, qui fabrique également l'Eurofighter, n'est pas dans EADS.

Par ailleurs, les avionneurs militaires d'EADS devraient regrouper leurs forces dans une société commune : EMAC (european military aircraft company).

Il faut noter que si BAE, essentiellement britannique, est nécessaire en raison de l'importance du budget britannique, son isolement l'handicape sur certains marchés (notamment français) et il est périodiquement accusé de privilégier la dimension américaine plutôt que la voie européenne (rachat de Lockheed Martin Aerospace Electronics).

Ces consolidations peuvent également être menées de part et d'autre de l'Atlantique et on a ainsi vu Thalès créer avec Raytheon un JV dans le domaine des centres de commandement, des radars de défense aérienne et de surveillance aérienne du champ de bataille.

2. Qui reste à poursuivre dans les secteurs des constructions navales et terrestres

Dans le secteur de l'armement naval, les regroupements se créent au niveau national (autour de HDW en Allemagne, Izar, regroupant les constructions civiles et militaires, en Espagne) et les sociétés sont banalisées (cas de la DCN en France), préalables à des regroupements européens.

Dans le secteur des armements terrestres, le marché est très morcelé et sectorisé par domaine (artillerie, blindés légers, chars de combat,..). Cette situation a permis le rachat de certaines sociétés par des entreprises américaines (suédois Bofors, espagnol Santa Barbara) ou suscité des collaborations transatlantiques (alliance de Krauss-Maffei et Boeing pour le Futur Combat System). Ainsi, malgré le projet d'alliance entre Giat industries et RVI, par une filiale commune Satory military vehicles, ce secteur souffre encore de l'absence d'alliances européennes.

3. La constitution d'une agence européenne de l'armement constitue un signe encourageant

L'homogénéisation progressive de la demande d'armement est un vecteur important de restructuration des industries d'armement. Ainsi, par la gestion de ses appels d'offres, l'armée américaine a-t-elle permis la constitution de deux groupes principaux : Lockheed Martin et Boeing – Mac Donnel Douglas, par fusion progressive des firmes éliminées lors des phases de sélection liminaires. En outre, cela permet de susciter des commandes d'un volume suffisant pour bénéficier de prix unitaires plus faibles et de concentrer les efforts de recherche.

C'est ainsi que les six pays européens qui ont une industrie d'armement ont signé en juillet 2000 la Letter of Intent (LOI), devant permettre aux entreprises transnationales de faciliter l'exercice de leur activité à l'intérieur de ce périmètre. Les questions les plus importantes concernent la coordination, en amont, du financement des études des entreprises transnationales d'armement, corrélativement à une meilleure diffusion des recherches au sein de celles-ci.

De même, l'OCCAR, qui regroupe la France, l'Allemagne, l'Italie et le Royaume Uni a-t-elle vocation à se structurer en agence européenne d'armement, pilotant des programmes ponctuels. C'est ainsi qu'un MOU lui a confié la maitrise d'ouvrage du programme de l'A400M et du missile air-air Meteor.

Si de telles formules ne sont pas exclusives de partenariats transnationaux (cf la sélection de Thalès pour participer au études de définition des futurs porte avions britanniques), elle ne prévient pas non plus de possibles éclatements de la cohésion européenne quand les gouvernements sont sollicités sur des programmes transatlantiques. Le futur programme du Joint Street Fighter (JSF) associe déjà britanniques et américains et a depuis attiré de nombreux autres Etats européens, traditionnellement proches des USA pour leur approvisionnement militaire (dont les Pays Bas).

Il apparaît donc ainsi qu'il appartient en dernier ressort aux gouvernements d'insuffler les dynamiques de cohésion nécessaires et que les choix d'équipement militaire ne sont que le reflet des stratégies d'alliance stratégiques. Si l'Europe ne s'investit pas sérieusement dans un effort, structuré, d'équipement militaire, deux conséquences apparaîtront, dont les signes sont déjà visibles :
- le gap technologique avec les USA sera tel qu'il empêchera toute interopérabilité des forces, confrontant les USA dans leur unilatéralisme et condamnant les pays membres de l'OTAN à des rôles de supplétifs et l'organisation à celui d'une tribune politique. De fait les dernières campagnes militaires (Afghanistan, Irak) ont été menées sans le secours de l'OTAN, pourtant formellement sollicité (art 5) dans le premier cas. De fait on imagine mal les USA devoir compter sur l'armée slovène pour ses actions extérieures ;
- Les pays membres de l'OTAN seront également contraints à servir de débouchés pour la production d'armements US, cette fonction ayant déjà été mise en œuvre pour les nouveaux adhérents, malgré quelques velléités de résistance (choix de la République tchèque, finalement reconduit pour des raisons budgétaires, de préférer le Grippen suédois au F16).


B.N.
© POLEMIA
3/04/2003

B.N.

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