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Le : 26 Décembre 2009

« L'affaire Guy Môquet : Enquête sur une mystification officielle »

HISTOIRE. Deux chercheurs dénoncent une mystification officielle et remettent en cause dans un ouvrage l'engagement de Guy Môquet dans la Résistance.

Le livre L'affaire Guy Môquet, enquête sur une mystification officielle est publié aux éditions Larousse (12 €). Les deux auteurs, Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, sont tous les deux professeurs d'histoire. Le premier à l'université de Bourgogne, le second en Loire-Atlantique.

Qui se souvenait encore de Guy Môquet lorsque Nicolas Sarkozy s'est approprié le souvenir de cet adolescent de 17 ans fusillé en octobre 1941 à Châteaubriant par les nazis ? Le nom de ce jeune militant n'apparaissait plus guère que dans les commémorations du Parti communiste ou les chansons oubliées de Jean Ferrat. Tout du moins jusqu'au 16 mai 2007, date de l'investiture du président de la République. Ce jour-là, devant une stèle du bois de Boulogne où 34 jeunes résistants ont été eux aussi exécutés en 1944, Nicolas Sarkozy, tout heureux de brouiller les clivages, élève le supplicié au rang de héros national.

La vérité des archives


« Un jeune homme qui donne sa vie à la France, c'est un exemple non pas du passé mais pour l'avenir », lance le chef de l'État. Dans la foulée, il annonce que la dernière lettre de Guy Môquet à ses parents sera lue chaque année dans tous les lycées. À gauche, beaucoup salueront le geste. Marie-George Buffet, la secrétaire générale du Parti communiste, parlera même d'un « message fort ». Quelques mois plus tard, le comble du ridicule sera atteint lorsque le sélectionneur Bernard Laporte convaincra Clément Poitrenaud, l'arrière du Stade Toulousain, de lire les derniers mots de Guy Môquet dans les vestiaires du XV de France avant le match d'ouverture de la Coupe du monde.

« La compassion que l'on peut légitimement ressentir devant l'exécution d'un adolescent ne justifie pas de raconter n'importe quoi », s'indignent Jean-Marc Berliaire et Franck Liaigre dans leur dernier ouvrage (lire ci-dessus). Les deux chercheurs, auteurs d'études documentées sur certaines pages méconnues de l'histoire du Parti communiste français pendant l'Occupation, opposent aux buzz du Net et aux plans com des conseillers de l'Élysée la vérité des archives. Elles ne portent trace d'aucune action résistante susceptible d'être attribuée à Guy Môquet. « On a honoré un homme qui, loin de combattre l'occupant, a distribué des journaux qui véhiculaient des propos et des valeurs aux antipodes de la liberté, de la démocratie et du patriotisme qu'on veut célébrer. »

Le destin tragique de l'adolescent est intimement lié à celui de son père, Prosper, député communiste de la Seine. Au mois d'octobre 1939, il fait partie des 30 parlementaires emprisonnés pour reconstitution de ligue dissoute. Sur ordre de Moscou, les élus communistes ont adressé une lettre au président de la Chambre des députés, Édouard Herriot. Les parlementaires appellent à la paix avec le régime hitlérien sous les auspices de l'URSS. Pour les communistes, pas question de s'engager dans une « guerre impérialiste » qui renforcera le système capitaliste.

Le Parti a été interdit après le pacte de non-agression germano-soviétique qui a scellé l'alliance entre les deux totalitarismes. Hitler et Staline se sont entendus pour se partager l'Europe de l'Est. L'Allemagne, délivrée du péril rouge, peut alors concentrer ses forces aux frontières de l'Hexagone. Après la débâcle du printemps 40, les dirigeants communistes engagent pendant l'été à Paris de brefs pourparlers avec les Allemands pour obtenir la reparution de leur journal, L'Humanité. « Lénine nous a appris qu'il ne faut pas hésiter, lorsque la situation le commande et lorsqu'il y va de l'intérêt du peuple, à s'allier occasionnellement même au diable », rappelle alors une directive interne du Parti.

« Fauteurs de guerre »

Les négociations ne passeront pas l'été 40. Pendant cette période, les tracts et les journaux que Guy Môquet et ses camarades distribuent dans le 17e arrondissement de Paris ne prônent en aucune façon la résistance à l'occupant. S'ils dénoncent parfois les « politiciens pourris et corrompus de Vichy », ils glorifient Staline et les Soviets et se déchaînent contre les fauteurs de guerre franco-britanniques. « Un papillon apposé dans les rues par les jeunesses communistes demande même de "châtier les responsables français ayant déclaré la guerre à l'Allemagne" », relèvent Franck Liaigre et Jean-Marc Berlière.

Le 13 octobre 1940, Guy Môquet est arrêté par les renseignements généraux pour diffusion des mots d'ordre d'une organisation illégale. Ce jour, L'Avant-Garde, l'une des publications du parti, s'en prend au général De Gaulle. Déjà traité de « valet de la City », l'homme du 18 Juin est accusé cette fois-ci de vouloir « faire recommencer la guerre au profit de l'une des nations belligérantes ».

Victime de l'intensification de la répression anticommuniste sur le sol français, Guy Môquet a été interné pour avoir suivi la ligne du Parti et milité pour que la classe ouvrière ne se mêle pas à « un odieux conflit capitaliste ». Un an plus tard, il paiera de sa vie le changement de stratégie de l'internationale communiste après l'invasion de l'URSS par les panzers du Reich. Sur ordre de Moscou, le PCF se lance alors dans la lutte armée. Et des volontaires commencent à abattre des officiers allemands dans les rues. Les nazis répliquent en fusillant les communistes détenus dans les prisons de Vichy.

L'annonce de l'exécution des otages de Châteaubriant suscite en 1941 une réprobation internationale. Roosevelt et Churchill, le Président américain et le Premier ministre britannique, protestent officiellement contre cette barbarie. À la Libération, les dirigeants communistes magnifieront le sacrifice de Guy Môquet et de ses camarades. Devenu une icône de la Résistance, l'adolescent est érigé en exemple. « Il s'agit de faire oublier l'époque où pour un communiste, le patriotisme ne pouvait être que chauvin et cocardier, un leurre idéologique au service de la classe dominante », rappellent Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre.

Le martyre des otages de Châteaubriant permet aussi au Parti communiste, après la capitulation de l'Allemagne, de minimiser l'action plus précoce du général De Gaulle et de ses premiers compagnons. « Il est notoire que l'engagement patriotique fut d'abord essentiellement le fait d'hommes de droite, à commencer par le premier d'entre eux », soulignent les deux historiens. Ce qui n'enlève rien, bien sûr, au sacrifice des dizaines de milliers de communistes qui ont payé après juin 1941 le prix du sang pour la libération de la France, et rien non plus à l'héroïsme des soldats de l'Armée rouge qui, sur le front de l'Est, ont fait basculer le sort de la guerre.

Croiser les archives

Pour réaliser cette enquête, les deux historiens ont croisé et recoupé les archives venues de plusieurs fonds : police, justice, direction du camp de Châteaubriant, administration militaire allemande en France, Parti communiste et Internationale communiste.

Dominique Richard
Sud Ouest.com
06/12/2009
http://www.sudouest.com/accueil/actualite/france/article/798046/mil/5442734.html

Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, L'affaire Guy Môquet, enquête sur une mystification officielle, Larousse, octobre 2009, 159 p.


Correspondance Polémia
26/12/2009

Image
: L’Affaire Guy Môquet

 

Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre

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