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Le : 30 Décembre 2009

« Le Siècle juif », par Yuri Slezkine

Il s’agit là d’un livre extraordinaire et je pèse mes mots. La thèse en est la suivante : « l’âge moderne est l’âge des juifs, et le XXème siècle est le siècle des juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain, mobile, éduqué, professionnellement flexible (…) en d’autres termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs. » L’auteur de ce livre est professeur d’histoire à l’université de Californie à Berkeley.

Apolliniens et Mercuriens

Il explique que les Juifs ont eu trois terres promises au XXème siècle : l’Amérique capitaliste et libérale, Israël nationaliste et l’Union soviétique socialiste. A travers les pérégrinations d’une famille, il étudie ces trois formes de sociétés. Il oppose le « monde apollinien » qui est celui des paysans et des guerriers, fondé sur l’éthique de l’honneur et l’enracinement et le monde « mercurien », monde de commerçants et d’intermédiaires de tous ordres, fondé sur la recherche du pouvoir (dont celui donné par le profit) et du savoir, assumant un déracinement essentiel, monde qui est celui des juifs mais aussi de toutes les minorités commerçantes allogènes (Libanais en Afrique, diaspora chinoise en Asie du sud-est).

Israël serait une tentative de rendre le peuple juif apollinien ou au minimum de faire la synthèse entre Apolliniens et Mercuriens ! L’Amérique serait la forme la plus réussie, selon l’auteur, de la modernité juive totalement mercurienne.

L’URSS Etat juif malgré Staline ?

Mais l’Union soviétique fut un temps la création juive la plus impressionnante. L’auteur accumule les chiffres et les études pour montrer que l’URSS était un Etat juif, même si Staline a essayé de retourner la tendance. Il cite Lénine (on apprend dans le livre qu’il fut quart juif, ce que Staline tenta de censurer !) qui dit que sans les juifs la révolution bolchevique aurait échoué car ils ont fourni la majorité des cadres supérieurs les plus doués de la Révolution. Les juifs ont été à l’URSS débutante ce que furent les Allemands sous les tsars : la minorité étrangère instruite et indispensable ! L’auteur qui est à la fois un spécialiste du monde slave et des juifs et qui aime la racine dont il est issu (juive russe) n’est pourtant pas tendre dans ses analyses. Les réflexions intimes de bolcheviques juifs qu’il publie donnent froid dans le dos par leur haine meurtrière et leur volonté de vengeance contre l’ordre tsariste (et aussi la vieille culture juive religieuse, qui aurait bridé la volonté de puissance des juifs et les auraient conduit à la résignation !). On a vraiment affaire aux « possédés » de Dostoïevski ! L’auteur parle même de viol de la Russie par les révolutionnaires !

Persécution hitlérienne et position morale dominante

Toujours épris de rigueur historique au-delà des tabous, l’auteur n’hésite pas à dire que c’est la persécution hitlérienne qui a permis aux juifs d’acquérir une position morale et partant politique dominante, voire souveraine, dans le monde actuel : ils sont les victimes par essence et on ne peut plus les critiquer ! Ne croyez pas toutefois que le livre soit antisémite, même s’il insiste lourdement sur la responsabilité des juifs dans l’ampleur des crimes soviétiques : le livre a été couronné par plusieurs prix dont le National Jewish Award et a été salué comme un chef d’œuvre par la critique américaine y compris juive ! Il faut dire qu’il montre aussi la réussite intellectuelle et sociale indéniable des juifs tant aux USA qu’en URSS les deux grandes puissances victorieuses qui se sont partagés le monde de 1945  à 1989.

A notre avis, le livre est indispensable, je dis bien indispensable ( !) pour comprendre le monde actuel !

Yvan Blot
15/12/2009

Correspondance Polémia
30/12/2009

Yuri Slezkine, Le siècle juif, Editions La Découverte, septembre 2009, 430 p., 25 euros

Image : Le Siècle juif


 

Yuri Slezkine

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