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Le : 27 Février 2010

Jean-Claude Valla : un guerrier des idées (deuxième partie)

L’attentat contre la synagogue de la rue Copernic et l’élection présidentielle de 1981 sont fatals au Figaro Magazine de Pauwels

On accusait également ce pauvre Giscard de complicité avec des groupuscules néo-nazis dont les derniers soubresauts étaient systématiquement montés en épingle. La presse, surexcitée, nous révéla que des policiers étaient membres de l'un de ces groupuscules, la Fédération d'action nationale et européenne (FANE). Mais, au lieu d'en conclure que les Renseignements généraux avaient infiltré cette organisation, la plupart des journaux en conclurent que la police était contaminée par les idées néo-nazies. Il est vrai que cette infiltration avait de quoi laisser songeur. La FANE, qui existait depuis longtemps et semblait moribonde, s'était mise à commettre ou à revendiquer des actions violentes au moment où les flics l'avaient noyautée. Fâcheuse coïncidence. Je suis convaincu, pour ma part, que certaines officines de police travaillant pour le compte de Mitterrand ont sciemment manipulé la FANE pour tenter de créer un danger artificiel et de détourner l'électorat juif du pouvoir giscardien.

L'hebdomadaire Tribune juive du 26 décembre 1980 allait révéler que Jean-Yves Pellay, le plus excité des militants de la FANE, dont la journaliste Annette Levy-Willard avait rapporté les furieux propos antisémites dans Libération du 2 septembre 1980, était un agent provocateur de l'Organisation juive de défense. Il était demi-juif par sa mère. Après la mort de son père, résistant et déporté, survenue en 1958, il avait séjourné un an en Israël où il en avait profité pour apprendre l'hébreu. Et c'est après avoir contacté l'OJD aux Douze Heures pour Israël qu'il avait rejoint la FANE en mai 1980.

Mais cela, tout le monde l'ignorait lorsqu'une bombe de forte puissance explosa devant la synagogue de la rue Copernic, le 3 octobre 1980, à 18h 38, provoquant la mort de quatre passants. Moins d'une heure plus tard, un correspondant anonyme – nous savons aujourd'hui qu'il s'agissait de Jean-Yves Pellay – téléphonait à l'Agence France-Presse pour revendiquer l'attentat au nom des Faisceaux nationalistes révolutionnaires qui n'étaient autres que la reconstitution de la FANE dissoute par le gouvernement le 3 septembre précédent. Des centaines de juifs et de militants de gauche se réunirent aussitôt pour aller crier leur colère devant le ministère de l'Intérieur. L'émotion fut d'autant plus grande que cet attentat, le premier de cette ampleur en France, intervenait huit jours après celui de la Fête de la bière à Munich qui avait fait treize morts, et deux mois après celui de la gare de Bologne où quatre-vingt-cinq personnes avaient trouvé la mort. Deux attentats attribués à « l'extrême droite ».

Le lendemain, samedi 4 octobre, une autre manifestation se mit en branle devant la synagogue de la rue Copernic à l'instigation de Henri Hadjenberg, alors président du Renouveau juif. Cette organisation n'en réclamait pas moins la démission du ministre de l'Intérieur, Christian Bonnet, et la constitution d'une commission d'enquête sur « le noyautage de la police par les fascistes ». Le même jour, en fin d'après-midi, le Comité de liaison des étudiants sionistes socialistes (CLESS) organisait un autre défilé aux cris de « Bonnet, Giscard, complices des assassins ! »

Ce samedi, je l'ai passé chez Louis, au Mesnil-le-Roi. Il m'avait appelé dès les premières heures de la matinée, pressentant avec son flair habituel de nouvelles attaques contre Le Figaro Magazine. Nous avions été les seuls de la grande presse, en effet, à ne pas sombrer dans l'hystérie lorsque Marc Fredriksen, le président de la FANE, avait été jugé, le 19 septembre, par la XVIIe chambre correctionnelle de Paris et à rapporter que des activistes juifs du Bétar avaient tenté d'introduire des barres de fer dans le palais de justice. Louis s'était d'ailleurs inquiété du texte que j'avais rédigé et avait demandé à Patrice de Plunkett d'en réexaminer la forme avec moi. Chaque mot avait été soigneusement pesé, mais le seul fait de dire la vérité était un outrage.

Je quittai Louis à l'heure du déjeuner après avoir tenté de le rassurer. Mais, à peine arrivé chez moi, je l'eus de nouveau au téléphone. Il venait d'entendre Jean Pierre-Bloch, le président de la LICRA, déclarer au journal de 13 heures de TF1 à propos de l'attentat de la rue Copernic : « Les assassins, ce sont aussi ceux qui ont créé le climat. Car il y a une certaine presse qui, depuis quelque temps, s'acharne à dénoncer par exemple les jeunes juifs comme des tueurs. Je veux tout de même rappeler Le Figaro Magazine de samedi dernier disant que les juifs venus au palais de justice pour le procès Fredriksen étaient venus pour tuer. Je dis que cet article prête à l'attentat et crée l'antisémitisme. Malgré ce que dira M Pauwels – il versera sans doute comme beaucoup d'autres des larmes de crocodile sur les victimes –, je dis que le responsable de l'assassinat, c'est cette presse. »

Je retournai au Mesnil où Louis m'attendait, effondré. Ses craintes s'étaient révélées justes. Il paniquait. Jean Ferré, qui tenait alors la rubrique radio et télévision du Figaro Magazine, arriva à son tour, en voisin, et tenta de détendre l'atmosphère, sans plus de succès que moi. Nous avions tort, d'ailleurs, de minimiser cette intervention de Pierre-Bloch car, le lundi suivant, Bernard-Henri Lévy prenait le relais dans Le Quotidien de Paris : « C'est toujours délicat d'établir des liens de cause à effet entre les discours et les actes. Mais il ne me paraît pas absurde de dire que tout le ramdam qu'on a fait récemment autour des thèses élitaires, indo-européennes, parfois eugénistes, des sous-développés de la Nouvelle Droite, par exemple, a préparé le terrain à la situation d'aujourd'hui. » Et le sous-penseur de la gauche-caviar ajoutait : « Le Figaro Magazine, en un sens, c'est pire que Minute ; c'est ce qui permet à des milliers de gens de penser qu'on peut être fasciste sans être un nervi ou une brute de la FANE. »

Pierre-Bloch et Lévy venaient d'inventer la thèse du « climat » que l'on verra ressurgir dix ans plus tard après la profanation du cimetière juif de Carpentras. Thèse d'autant plus absurde que la police n'allait pas tarder à découvrir que les auteurs de l'attentat de la rue Copernic avaient pénétré en France avec de faux passeports chypriotes. On sait aujourd'hui qu'il s'agissait de Palestiniens appartenant à un petit groupe dissident du FPLP de Georges Habbache, le « Palestinian Liberation Front Special Command » dont le chef s'appelait Salim Abou, et que l'explosif avait été acheminé par une valise diplomatique libanaise. Ces terroristes venus de loin ne pouvaient pas avoir été influencés de quelque manière que ce fût par la lecture du Figaro Magazine. Ils poursuivaient leur guerre à eux. Mais la vérité, pourtant révélée par Le Point dès le 23 mars 1981, fut longtemps occultée par la classe politico-médiatique, puisqu'en juillet 1981 Gaston Defferre, nouveau ministre de l'Intérieur, tentait encore de relancer la piste de « l'extrême droite ».

Dans les jours qui ont suivi l'attentat, les journaux, les radios et les télévisions firent assaut de bêtise et d'aveuglement. Dans Le Quotidien de Paris, Jean-Marie Rouart affirmait que, de mai 1977 à mai 1980, cent vingt-deux « attentats » auraient été commis par « des groupuscules armés d'extrême droite » et se disait « effaré de voir, face à ce chiffre, le nombre dérisoire des arrestations ». Le futur rédacteur en chef du Figaro littéraire oubliait, peut-être sous le coup de l'émotion, les nombreux attentats dont « l'extrême droite » avait été victime et dont les auteurs n'avaient jamais été identifiés ni arrêtés. Ainsi, trois attentats avaient frappé les bureaux de Minute : en mai 1971, août 1974 et février 1975 (il y en aura d'autres après Copernic) ; en juin 1972, un engin explosif déposé devant le portail de François Brigneau avait blessé un éboueur ; le 19 juin 1977, un autre engin avait ravagé les locaux de L'Œuvre française et, le 19 septembre, des inconnus étaient venus les mitrailler ; encore en 1977, une partie de l'immeuble où résidait Jean-Marie Le Pen avait été détruite par une bombe ; le 18 mars 1978, François Duprat avait été tué par une bombe déposée dans sa voiture.

L’attentat de la rue Copernic ne pouvait que relancer les accusations portées contre Giscard. « La vérité, écrivait Jean-Pierre Chevènement dans Le Monde du 8 octobre, est qu’une véritable osmose s’est créée entre une partie du personnel dirigeant giscardien et l’extrême droite française, de Vichy au Club de l’Horloge en passant par l’OAS. » Trois jours plus tôt, François Mitterrand, de passage à Tarbes, avait déjà dénoncé « l’impuissance du gouvernement après les avertissements qui n’ont jamais été entendus » et rappelé la présence « d’activistes d’extrême droite » dans les rangs du service d’ordre du candidat Giscard en 1974. Certains ayant agité l’épouvantail d’un « vote juif », Chirac lui-même, bien décidé à en finir avec Giscard, se répandait sur les ondes pour affirmer que le « racisme » et « l’antisémitisme » étaient à l’origine de l’attentat de la rue Copernic.

L'hystérie des médias, s'ajoutant à la radicalisation de la communauté juive, inquiéta sérieusement Louis Pauwels. Après avoir obtenu de Christian Bonnet une protection policière dans sa propriété du Mesnil, il me demanda, dès le lundi 6 octobre, de lui trouver deux gardes du corps et exigea d'eux, malgré mes mises en garde, qu'ils fussent armés. Je les vois encore faire les cent pas dans le couloir qui menait à son bureau et l'accompagner dans chacun de ses déplacements. On peut en sourire après coup, mais l'échauffement des esprits était tel qu'un geste criminel n'était pas à exclure. Le 7 octobre, quatre jours après l'attentat, alors qu'une imposante manifestation « antiraciste » se déroulait sur les Champs-Elysées, un homme de 84 ans, Charles Bousquet, victime d'une homonymie (probablement avec l'ancien responsable de la police de Vichy), était vitriolé à son domicile par un commando de l'OJD qui allait récidiver, quelques semaines plus tard, sur la personne de Michel Caignet, ancien responsable de la FANE.

Un débat réparateur ?

Pour riposter aux calomnies, Louis Pauwels décida simultanément de porter plainte contre Jean Pierre-Bloch et d'organiser un débat avec Jean Elleinstein. Cet intellectuel juif, qui était alors en train de rompre avec le Parti communiste, en accepta le principe. Il s'agissait de poser au directeur du Figaro Magazine les questions qui lui permettraient de se dédouaner des accusations les plus infamantes. Ce débat se déroula au Mesnil-le-Roi, en ma présence. J'étais chargé, en effet, de le mettre en forme. Le texte fut publié dans le magazine du 9 octobre. Elleinstein avait parfaitement joué le jeu et allait, quelques semaines plus tard, se montrer courageux en déclarant au « Quotidien de Paris » du 14 janvier 1981 : « En France, nous ne souffrons pas de trop de liberté, du fait du monopole de l'Etat sur la télévision et de la concentration des grands moyens de communication de masse et d'information, mais plutôt du contraire. Protéger notre liberté, c'est l'étendre. Je ne préfacerais pas un livre de Faurisson mais j'admets qu'il le publie, quitte à en combattre les idées et à en démontrer la fausseté. » Pourtant, son débat avec Louis, trop axé sur un « racisme » et un « antisémitisme » imaginaires, était une concession inutile à l'idéologie dominante, un aveu de faiblesse. Il ne fut pas suffisant, en tout cas, pour calmer les esprits. La campagne de presse continuait et le groupe Hersant était confronté aux risques de représailles financières. Certaines agences de publicité, qui n'avaient jamais caché leur antipathie viscérale pour Le Figaro Magazine, menaçaient de le rayer de leurs plans médias. L'une d'elles, Publicis, n'avait d'ailleurs pas attendu l'affaire de la rue Copernic pour le boycotter. Je me souviens encore de Maurice Lévy, directeur général de cette agence, nous expliquer hypocritement au cours d'un déjeuner – c'était en septembre 1978 à la veille du lancement du magazine – qu'il ne pouvait pas miser sur un magazine voué à un échec certain !

Au même moment, Robert Hersant était confronté à la justice : inculpé pour infraction aux ordonnances de 1944 qui limitaient la concentration dans la presse, le « papivore » était harcelé par un petit juge du Syndicat de la magistrature sur lequel aucune pression gouvernementale n'avait prise. Il aurait fallu changer la loi, ce que feront les socialistes quelques mois après leur arrivée au pouvoir. Mais Giscard n'avait pas osé se lancer dans une réforme dont il craignait qu'elle fût nuisible à son image de marque. Ayant compris qu'il ne pouvait pas compter sur ses amis politiques, Hersant s'était offert les services discrets d'un avocat influent, Robert Badinter, dignitaire du Parti socialiste, membre éminent de la communauté juive et gendre de Marcel Bleustein-Blanchet, le patron de Publicis. C'est lui qui, si j'en crois les confidences que me fit Louis Pauwels, aurait conseillé à son client de donner des gages de bonne volonté : «Le Figaro Magazine devait adopter une ligne plus « convenable » et se débarrasser de ses éléments les plus « compromettants ».

La rupture

Quelques jours plus tard, Louis m'appelait dans son bureau pour m'annoncer que Robert Hersant lui avait demandé ma tête. Je devais m'en aller. Il en était désolé mais ne pouvait pas faire autrement. Bien entendu, je serais indemnisé, car il n'y avait rien à me reprocher. Un peu interloqué, j'hésitai sur la conduite à tenir. Maurice Beaudoin et Michel Dunois, ancien rédacteur en chef de  L'Aurore  qui venait d'arriver au Figaro Magazine comme conseiller de la direction, me suggéraient de faire le dos rond en attendant un retour au calme. Abondant dans le même sens, Alain Griotteray n'était pas persuadé que Robert Hersant, qu'il connaissait bien, ait exigé ma tête. Je m'interrogeai : n'était-ce pas plutôt Louis, à la recherche d'un fusible, qui la lui avait proposée ? Je n'ai jamais su ce qu'il en était réellement. Mais ce doute m'ôta toute velléité de résistance. Je me résignai au départ d'autant plus facilement, il est vrai, qu'un groupe de presse venait de me faire des propositions et que je n'avais pas de souci à me faire pour mon avenir.

Louis me remit une lettre datée du 14 octobre : « Cher Jean-Claude, c'est le cœur serré et l'esprit déchiré que je vous vois partir. Je n'avais pas le choix. On exigeait de moi cette mesure. Si je m'y refusais, je devais partir moi-même en justifiant du même coup les infâmes accusations portées contre moi, et en livrant l'ensemble de l'équipe à la curée immédiate. Nous avons résisté trois ans. Je ne regrette rien de ce que nous avons fait. J'en suis fier au contraire. Mais, aujourd'hui, nous sommes contraints de plier. Et, en pliant, je sais que je donne prise à d'autres attaques. Je ne me fais pas d'illusions. Je dois cependant retarder au maximum qu'on “nous rase” tous ici, comme le souhaite ce soir Michel Calef dans Le Monde. Mais, qui sait ? Le temps gagné peut aussi travailler pour nous. C'est, en tout cas, la seule chance à courir. Mon cher Jean-Claude, vous savez en quelle estime et amitié je vous tiens. Et vous savez que notre cause m'habite profondément. Je souhaite que vous puissiez la servir en liberté et avec force, et qu'elle bénéficie finalement de l'injustice qui nous [souligné] est présentement faite. Permettez-moi de vous embrasser. Louis. »

Tiraillé par le doute, je fus plus sensible aux marques de sympathie que me témoignèrent la plupart des journalistes du Figaro Magazine, y compris ceux qui nous avaient rejoints plus tardivement et qui auraient pu avoir quelques raisons de se méfier. Je pense à Christine Clerc m'écrivant en date du 21 octobre 1980 : « Cher Jean-Claude, j'ai eu à peine le temps de vous connaître et je ne pourrai pas vous dire au revoir, ayant un rendez-vous chez Rocard ce jeudi après-midi. Je voudrais seulement vous dire qu'après vous avoir considéré avec une certaine méfiance (cette “Nouvelle Droite” et puis, n'alliez-vous pas chercher à m'étouffer ?) j'avais appris à estimer vos qualités professionnelles et plus encore votre délicatesse, votre respect des autres et votre profonde courtoisie. J'ai aimé travailler avec vous et je vous regretterai. Croyez à ma très sincère amitié. Christine Clerc. »

Louis aussi, je crois, m'a regretté. Pendant ces deux ans et demi, en effet, ma loyauté à son égard avait été sans faille. Après mon départ, la rédaction se fissura en plusieurs clans qui passèrent le plus clair de leur temps à se combattre dans l'espoir d'avoir les faveurs de la direction. Louis en était parfaitement conscient et m'en parla au cours d'un déjeuner, de même qu'il m'expliqua, à une autre occasion, les raisons qui l'avaient amené à renoncer à son procès contre Pierre-Bloch en échange d'une lettre de celui-ci, publiée en page 60 du Figaro Magazine du 8 novembre 1980, dans laquelle le président de la LICRA s'excusait platement d'avoir tenu des propos dépassant sa pensée. J'estimais que ce n'était pas la bonne stratégie. Nos discussions étaient néanmoins amicales et, malgré mon départ du Figaro Magazine, je le voyais assez souvent.

En 1981, l'Union de la gauche étant arrivée au pouvoir, il me confia la mission de constituer une association destinée à rassembler les intellectuels de toutes sensibilités hostiles au nouveau régime. Alternative pour la France : tel fut le nom donné à cette entreprise dont il fut l'un des cinq parrains officiels aux côtés d'Alice Saunier-Seïté, ancien ministre des Universités, de Pierre Chaunu, du R.P. Bruckberger et de Patrick Wajsman. L'objectif était ainsi défini : « La diversité des opinions doit nourrir la réflexion et élargir le débat. Encore faut-il définir les principes essentiels communs autour desquels doit s'articuler une alternative tolérante et dynamique à l'idéologie socialiste. Pour la première fois, des personnalités de sensibilités différentes, mais d'accord sur l'essentiel, ont accepté de réfléchir et de combattre ensemble. »

Un premier forum fit salle comble au Pavillon Gabriel, les 5 et 6 décembre 1981. Mais nous avions frôlé la catastrophe : Raymond Aron, en effet, avait organisé une cabale, sous prétexte que nous avions abusivement utilisé son nom dans nos placards publicitaires. Nous n'avions fait que reprendre, en la référençant, une brève citation de lui, extraite de L’Express du 26 juin 1981 : « La bataille des idées commence et doit commencer… » C'était cette bataille que nous voulions engager et, malgré son refus de participer à notre forum, nous avions jugé légitime de le citer. « Monstre d'orgueil », selon la formule de Jean d'Ormesson qui l'avait pratiqué et s'y connaissait en matière de boursouflure de l'âme, il s'en formalisa et s'empressa de désavouer une initiative conforme aux vœux qu'il avait exprimés. Bien décidé à saboter notre forum, il exerça des pressions sur les personnalités qui nous avaient apporté leur soutien et promis leur participation. Il les mit en garde contre une opération dont il affirmait qu'étant pilotée par Le Figaro Magazine, elle ne pouvait être qu'une manœuvre de la « Nouvelle Droite ». La « preuve » en fut apportée par Le Matin : le 4 décembre, ce quotidien socialiste prétendit révéler que le siège de notre association, rue de Verneuil, était le domicile d'Alain de Benoist. En réalité, ce dernier n'y habitait plus depuis une vingtaine d'années. C'était le domicile de sa mère qui venait de décéder. Alain nous l'avait simplement prêté en attendant de le vendre.

Malgré tous ses efforts, Raymond Aron n'avait obtenu qu'un maigre résultat : le retrait de Norman Podhoretz, rédacteur en chef de la revue américaine Commentary, et de quatre autres de ses compatriotes, dont nous étions ainsi dispensés de payer le coûteux voyage. Une dernière offensive fut lancée le dimanche matin, deuxième jour du colloque, dans un recoin du Pavillon Gabriel. Je vois encore Lionel Stoléru et Michel Drancourt, pour ne citer que les plus véhéments, m'annoncer qu'ils quitteraient le forum si Alain de Benoist persistait à vouloir prendre la parole comme cela était prévu au programme. Je m'insurgeai contre ce chantage. Hélas ! Aucune des dix ou douze personnalités présentes ne m'apporta son soutien. Même Alice Saunier-Séïté, qui ne manquait pas de cran et qui savait parfaitement à quoi s'en tenir sur le double jeu de certains, se défila. Alain Griotteray, dont j'escomptais l'appui, n'était pas encore arrivé. Quant à Louis Pauwels, il avait déjà été assailli au téléphone par Stoléru. Ce sinistre personnage – qui n'était sûrement pas le mieux placé pour combattre le socialisme puisqu'il allait devenir ministre de Mitterrand après l'avoir été de Giscard – n'avait pourtant émis aucune réserve lorsque je l'avais pressenti. La liste provisoire des intervenants que je lui avais remise le 20 octobre, chez lui, square du Ranelagh à Paris, comportait déjà le nom d'Alain de Benoist. Ce dernier, excédé par la mauvaise foi de ses censeurs, se retira de lui-même alors que je m'apprêtais à monter à la tribune pour dénoncer les manœuvres qui venaient de se dérouler en coulisses. Par la suite, j'ai souvent regretté de n'avoir pas révélé au public la vérité à laquelle il avait droit.

Le 18 avril 1982, dans les salons du Sofitel, Porte de Sèvres, Alternative pour la France organisa un second forum sur les menaces pesant sur la santé, avec des personnalités aussi peu suspectes de sympathies pour la « Nouvelle Droite » que Jean-Marie Rausch, lui aussi futur ministre de Mitterrand, le centriste Jacques Barrot ou le professeur Gérard Milhaud. Ce fut sa dernière manifestation. Je n'avais plus envie de continuer. A force de vouloir se dédouaner, l'association risquait de perdre sa raison d'être. Louis n'en était pas conscient. Nous en avons discuté amicalement au cours d'un déjeuner, le dernier que nous ayons partagé. Nous évoquâmes également sa « conversion » au christianisme et celle de Patrice de Plunkett dont il se moquait, car il ne la croyait pas sincère.

La normalisation du Figaro Magazine

Huit années s'écoulèrent sans que nous eûmes d'autres contacts que d'épisodiques conversations téléphoniques. Nous n'étions plus sur la même longueur d'onde. Je déplorais que la souffrance physique ait eu raison de son stoïcisme et qu'il ait pu écrire dans Le Figaro Magazine : « C'est le sens du péché qui confère à l'homme sa dignité. » Cette volte-face me peinait d'autant plus qu'elle s'accompagnait d'une normalisation du Figaro Magazine. Mais nous conservions l'un pour l'autre une grande estime. Le 21 mai 1990, il m'écrivit ces quelques lignes après avoir lu l'un de mes articles de la Lettre de Magazine Hebdo dans lequel, déplorant l'hystérie des médias dans le traitement de la profanation du cimetière de Carpentras, j'avais rappelé le précédent de la rue Copernic : « Mon cher Jean-Claude. Vous êtes le seul dans la presse à rappeler l'action menée contre Le Figaro Magazine et moi-même à propos de l'attentat rue Copernic. Je vous remercie de l'avoir fait. L'extraordinaire est que personne n'ose se souvenir de la délirante campagne contre la Nouvelle Droite à cette époque. Cordialement, Louis. »

J'ai raté mon dernier rendez-vous avec lui : celui de ses obsèques. Je m'étais promis d'y aller, en voisin et en ami. Mais j'appris que Bernard-Henri Lévy serait présent avec quelques autres de son acabit, dont je n'avais pas oublié qu'ils avaient craché sur Le Figaro Magazine. La seule idée de les voir m'était insupportable. Louis avait passé l'éponge et fini par se trouver des affinités philosophiques avec eux. C'était son droit. Il n'empêche que ces gens restaient pour moi des malfaisants. C'est donc dans la forêt de Saint-Germain que je me suis recueilli, ce jour-là, loin des courtisans et des traîtres d'opérette. Et, aujourd'hui encore, c'est le Pauwels des heures héroïques du Figaro Magazine que je garde dans mon cœur. Le Pauwels païen, aristocrate et rebelle qui s'était fièrement levé pour dénoncer le « sida mental » de ses contemporains.

Jean-Claude Valla

Polémia

27/02/2010) (reprise d’une publication du 27/10/2006)

Voir première partie

Image : Louis Pauwels

Jean-Claude Valla

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