Rubrique : Politique / A La Une


Le : 31 Mars 2010

Palace ou musée, où va l'Hôtel de la marine ?

Les nouvelles les plus alarmantes ont repris sur l’Hôtel de la marine, somptueux immeuble place de la Concorde qu’Hervé Morin cherche par tous les moyens à céder à un investisseur, Alexandre Allard, pour le transformer en palace.

L’état-major doit vider les lieux en 2014. Ayant embauché un ex-ministre de la Culture, ami de Morin, Donnedieu de Vabres, Allard a déjà mis la main sur le Royal-Monceau, où il s’est illustré en organisant en préalable à la destruction de l’intérieur de l’hôtel une demolition party au cours de laquelle un millier de personnalités étaient invitées à tout casser dans les étages. Au moment où il entend redonner ses lettres de noblesse à l’identité nationale, le gouvernement ne pouvait trouver meilleur partenaire pour lui confier les clés d’un bâtiment constitutif de l’histoire de la nation !

La vente de l’Hôtel de la marine ayant été exclue, Morin voudrait le céder pour un bail emphytéotique (de 18 ans à 99 ans). Quitte à modifier la loi sur l’urbanisme, à la demande de l’investisseur, pour lui permettre de défiscaliser son bénéfice, et de faire garantir son emprunt bancaire par l’Etat. Entre caprice et désinvolture, écrit l’historien de l’architecture Alexandre Gady (1), le patrimoine est devenu une variable d’ajustement budgétaire. L’Etat a vendu une dizaine d’hôtels particuliers dans les quartiers anciens de Paris, dont celui du prince Roland Bonaparte, avenue d’Iéna, où s’ouvre d’ici à la fin de l’année un autre hôtel de luxe, le Shangri-La. On parle d’installer des paradores dans des monastères ou châteaux, comme en Espagne.

Ces initiatives ne sont pas scandaleuses, tant que le patrimoine est sauvegardé. L’Etat ne peut tout prendre en charge. Tout n’est pas muséifiable. Mais l’Hôtel de la marine ne constitue pas un patrimoine comme un autre. Il a toujours eu une fonction régalienne. Une pétition a ainsi recueilli plus de 1500 signatures, demandant à préserver son intégrité en le gardant au service de la nation. Comptant 553 pièces, sur près de 25 000 mètres carrés, ce palais est le pendant de l’hôtel de Crillon, rue Royale. Il avait été commandé par Louis XV à son architecte Ange-Jacques Gabriel pour accueillir les collections de la couronne. Bien avant le Louvre, il fut le premier musée parisien : des galeries étaient aménagées à la visite dès son ouverture, en 1774. La guillotine a tranché force têtes, dont celle de Louis XVI et de Marie-Antoinette, devant ses fenêtres. En 1836, Louis-Philippe assista du balcon à l’érection de l’obélisque. En 1848, l’acte d’abolition de l’esclavage fut signé dans ses murs.

Il est tout entier et authentiquement l’histoire, écrit encore Gady. Il a conservé ses peintures, gravures et meubles depuis l’Ancien Régime, ainsi que le décor de ses galeries et salons, qui viennent d’être restaurés grâce à un mécénat de Bouygues, sous l’égide du ministère de la Culture. Même si Frédéric Mitterrand n’est sans doute pas très favorable à sa transformation en gîte pour milliardaires, il pointe une difficulté : qu’en faire ?

Or, un autre débat s’annonce sur le champ culturel, qui risque de perturber un autre projet présidentiel. Le ministre de la Culture envisagerait un chantier de prestige pour le musée de l’Histoire de France cher à Sarkozy. Le projet est porté par Jean-François Hébert, qui a su apaiser la communauté intellectuelle. Mais, à grand projet présidentiel, Mitterrand voudrait une grande installation. Il songe à l’île Séguin, dont l’aménagement est confié à Jean Nouvel (oui, le même qui a ruiné la muséographie du Quai-Branly), décidément grand maître de l’architecture officielle. Comment, dans un pays aussi centralisé, justifier un musée de l’Histoire à l’écart de la capitale, sans tenir compte des difficultés posées par ce site excentré et mal desservi ? Si l’on sort des calculs, de personnes et d’intérêts, la vérité est que l’Hôtel de la marine aurait toute la capacité et la légitimité historique pour l’accueillir. Sans compter que, en termes d’images, la multiplication des grands projets semble difficilement défendable, à l’heure des restrictions budgétaires. L’Hôtel de la marine peut constituer une première réponse à ce dilemme, qui, s’il n’y prend garde, pourrait placer le gouvernement dans une position difficilement tenable.

Vincent Noce

Journaliste à Libération

16/03/2010

(1) Cf. le Mensuel L’Estampille, l’objet d’art, de décembre 2009.

Correspondance Polémia

31/03/2010

Voir Polémia : Hotel de la Marine : la profanation du Temple

Image : Hotel de la Marine, Place de la Concorde, Paris. Rénovation, Mécénat Bouygues.

Vincent Noce

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