Rubrique : Société / A La Une


Le : 08 Avril 2010

Vol A 93120 : Washington-La Courneuve

Laure Mandeville, correspondante du Figaro à Washington, a fait passer le 4 mars 2010, sur le site de son journal un curieux article qui, sous le titre : « De jeunes rappeurs français “ambassadeurs” des USA », se faisait l’écho d’un voyage aux Etats-Unis, organisé et financé par l’ambassade de ce pays à Paris. En fait, il était donné à huit rappeurs français de la banlieue parisienne agés de 16 à 21 ans de quitter l’univers des « barres de la cité des 4000 à La Courneuve pour découvrir l’amérique ». 

Au détour d’un paragraphe de cet article, on apprend que « le soutien apporté au projet par l'ambassade des États-Unis, qui a financé partiellement le voyage en Amérique, s'inscrit dans le cadre de la politique de dialogue actif mené depuis des années par l'Administration américaine avec les minorités musulmanes européennes. Jusqu'ici, ce dialogue semblait surtout s'orienter vers les élites, massivement ciblées par les programmes “Jeunes espoirs” du département d'État »

Cette opération de charme ou purement racoleuse n’est pas isolée. Un blog, tenu par des « jeunes » de Bondy fournit toutes les explications, joliment intitulées « Vol A 93120 : Washington-La Courneuve », sur les tentatives lancées par l’administration américaine pour séduire les jeunes populations immigrées de l’Europe.

On les trouvera ci-après, mais Polémia les précèdent d’un commentaire envoyé à ce blog par un internaute qui laisse penser que la croisade américaine n’est pas aussi facile que se l’imagine l’ambassadeur américain en poste à Paris. - Polémia

Commentaire d’un internaute, dont les réflexions sont partagées par plusieurs autres :

« J'ai vraiment du mal à comprendre le besoin de faire un voyage dans plusieurs villes des USA pour mieux comprendre la guerre froide ! Quel démago, cet ambassadeur ! A croire que les USA veulent s'assurer que le prochain leader français soit leur pantin... On le détecte, on le forme, on lui offre des voyages aux USA... etc. Et pourquoi le prochain leader ne viendrait pas de la campagne ? et la banlieue, c'est quoi ? les cités "sensibles", les zones pavillonaires ?  C'est pitoyable. »

Romuald, lundi 5 Avril 2010, 08:41.

 

Vol A 93120 : Washington-La Courneuve

 

L’ambassadeur américain dans l’Hexagone était de visite vendredi à La Courneuve, l'occasion d'affirmer que le prochain Sarkozy est en banlieue. Mehdi et Badrou sont partis à sa rencontre.

Charles Rivkin a des ressorts supersoniques à la place des jambes. Des sortes de ressorts impensables ultra résistants qui permettent à l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique de faire des bonds de milliers de kilomètres, à la vitesse de la lumière ou du son. Rien qu'à sa fonction, on comprend : il est l'envoyé d'Obama. Un envoyé que le Président a comme projeté d'un coup de ressort au centre culturel Jean Houdremont de La Courneuve, vendredi après midi. « Je reviens il y a deux heures à peine de Washington. J'étais avec le Président Obama et le Président Sarkozy, mais je ne pouvais rater cette conversation pour rien au monde ».

A l'intérieur, les murs sont d'un bleu azur éclatant. Ils contrastent avec la grisaille et la froideur du dédale de la cité. A l'extérieur c'est une salle de danse. Les petits rats de l'Opéra n'auraient pas hésité un instant à s'étirer sur les barres parallèles. Mais Charles Rivkin n'est ni un petit rats de l'Opéra, ni même chorégraphe. Il est Ambassadeur américain à Paris, et ça n'a pas grand chose à voir. Quand il arrive dans la salle, il serre les mains de chacun. Sourit. « Nice to meet you » balance un lycéen. De quoi troubler le haut diplomate : «Oh, vous êtes américain ? ». Le gars, chamboulé et enchanté : « Euh ... non ».

Et puis, il s'installe. Ils sont venus d'à côté, de la cité ou d'Aubervilliers pour le rencontrer. D'autres, du lycée Jacques Brel de La Courneuve. « Ouais, on est déjà allé dans son ambassade à Paris, mais on l'avait pas vu » dit un Terminale S. S’ils sont là, c’est pour parler d’ambitions, de voyages sur le grand continent, de projets financés, ou non, par l’ambassade américaine qui en soutient beaucoup. « Voilà, nous, on a un projet. On doit partir aux Etats-Unis dans le cadre de notre programme d'Histoire sur la Guerre Froide, pour visiter plusieurs villes », présente à Charles Rivkin une élève de la délégation lycéenne. L'ambassadeur sourit. Il écoute. Tous parlent. « Nous, pour montrer toutes les compétences qui sommeillent en banlieue, on passe par l'image » présente un responsable associatif. L'ambassadeur exalte. « Oui, on sait que les banlieues sont une source de talents terribles » s'exclame-t-il.

Et l'homme contraste : « Sauf que nous, quand on veut faire un long-métrage policier, on nous dirige vers les budgets de la politique de la Ville et pas les budgets de la Culture ... ». Et d'ajouter, sur sa lancée : « Et surtout, quand on fait un film ici, c'est jamais du cinéma, c'est, comme ils disent, un film de banlieue ». L'ambassadeur réfute, refuse, répond : « Pour nous, il n'y a pas de frontière entre Paris et sa banlieue. Elle est imaginaire ».

L’envoyé se laisse aller à une interrogation plus surprenante que surprise : « Si vous aviez des artistes américains que vous voudriez rencontrer, ce serait qui ? ». Aucun ne s’attendait à cela. Tous réfléchissent et les réponses fusent. Jaz-y, Will Smith, Public Ennemy, Whoopi Goldberg, Samuel L. Jackson, Bruce Willis. « Ah oui, il est encore populaire ici, Bruce Willis ? » demande l'ambassadeur. « On sait jamais, si on peut les faire venir … » lance-t-il. Nous, d’ailleurs, c’est Woody Allen (mais on n’a pas osé, histoire de tenir notre « professionnalisme professionnel »).

Même quand il est loin, à des kilomètres, à des vols d'oiseaux par millions, on parle de l'incontournable Président américain. Il s'appelle Barack Obama, et on parie que vous le saviez déjà. Il a des origines africaines, et ça aussi, vous avez dû l'entendre. Et il est Président. « Ça fait des années que je le connais » reconnaît cet ancien PDG d'une société de production d'animation et sauveur invétéré des Muppets au temps où il officiait à Disney. « Et déjà il y longtemps, il savait qu'il allait être Président. Il me disait : quand je serai président, tout le monde nous verra différemment ». Obama, comme un parieur que certains jugeait fou, a remporté la mise. Dayas, un des rappeurs que l’on a suivit dans son escale américaine et à la poursuite du même Obama, se lève. Chante. Sa voix résonne dans la salle ; sa voix porte. Les yeux rivés dans les siens, l’assemblée et l'ambassadeur applaudissent.

« Quand vous avez rencontré des étudiants new-yorkais, est-ce qu'ils connaissaient la France ? » happe Charles Rivkin. Et Dayas de répondre : « Oui, mais ils ne connaissaient pas les mauvais côtés de la France, comme la banlieue. » Et Apo d'ajouter : « Et ils pensaient pas qu'on était français, en nous voyant ... » L'ambassadeur raconte : « Chez moi, c'est différent. Tu peux être africain, indien, mais tu es avant tout américain. » « J'aime parler avec tous les français » dit Charles Rivkin, avant de se laisser à un mot d'espoir : « Je sais, et je suis sûr, que le prochain leader français est en banlieue ». On ose le croire, sans trop y croire. On le félicite, le congratule, lui demande une photo, une autre et une dernière. Un homme tempère : « On a parlé de la banlieue en surface et puis, la banlieue, ça peut être des coins comme Neuilly, La Défense ... Faut pas faire d'amalgames. » Un lycéen se réjouit : « Il était ouvert et puis, il fait aucune distinction entre la banlieue et Paris. »

L'ambassadeur, entouré de ses guards qui veillent, s'en va plonger dans l'obscurité de la salle de spectacle, voisine à notre salle de danse. Pas la peine, pour quelques pas, d'actionner ses ressorts ultrasoniques ... Il s'installe dans le théâtre. Des élèves débarquent par dizaines. Cette après-midi, à La Courneuve, ce sont des comédiens de la Nouvelle-Orléans qui jouent une comédie musicale, dans le cadre du Festival Banlieue Bleues. « Une comédie musicale de Broadway » lance Charles Rivking, à la tribune, avant le spectacle. Et puis, une douce fumée embaume la scène. Les lumières se tamisent. On est dans un bar, le serveur jongle avec les bouteilles, l’un fait des claquettes ; les voix resplendissent et les corps sont synchrones. « C’est les américains, hein ! » glisse un collégien.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Bondy blog

05/04/2010

Correspondance Polémia

08/04/2010

Image : Charles Rivkin, ambassadeur des États-Unis en France

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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