Rubrique : Géopolitique / A La Une


Le : 22 Aôut 2010

Anatomie de l'effondrement des Etats-Unis

La question n'est pas tant de savoir si le système mondial pourra (saura) s'adapter à l'effacement des USA, que de savoir s'il résistera à l'effondrement des USA.

Les stigmates

Certains ont vu dans l'information selon laquelle le FMI travaille sur une « devise mondiale » baptisée bancor destinée à remplacer le dollar, le signe du déclin décisif des USA. (Voir par exemple RAW Story du 5 août 2010) . Les nouvelles de la situation économique des USA, surtout en ce qui concerne le chômage, sont exécrables et ridiculisent les assurances ronflantes des Bernanke, Geithner et Summers du printemps 2009 (Voir le texte de WSWS.org du 7 août 2010, qui constitue une excellente synthèse de cette situation).

Peut-être l'article de Glenn Greenwald, du 6 août 2010, dans Salon.com, titré « A quoi ressemble un empire en train de s'effondrer », est-il encore plus significatif. Selon un article du Wall Street Journal du 17 juillet 2010, décrivant l'évolution de l'infrastructure des USA où l'on casse le bitume dégradé des routes pour le transformer en gravier, l'Empire retomberait à l'âge de pierre, ce Stone Age où le général LeMay voulait renvoyer, par les bombes, le Vietnam récalcitrant. Ce n'est pas le signe du « déclin décisif des USA », c'est le spectacle de l'effondrement en cours des USA.

...Il y a aussi les bruits de guerre. Les USA vont-ils se lancer dans une nouvelle guerre (contre l'Iran), ou bien y être entrainés par leurs amis israéliens, ceci pourquoi pas dès ce mois d'août, selon un groupe désormais fameux d'anciens officiers du renseignement ? La folie de la chose serait bien définie par la notion de “somnambulisme”. («Will the summer of 2010 be remembered as the time when we turned into a nation of sleepwalkers?», interroge le professeur de littérature de Yale, David Bromwich le 7 août 2010 sur Huffington.post.  On verra. En attendant, Michelle Obama est en « vacances privées » mais en bonne partie aux frais du contribuable, à Marbella, sur la Costa del Sol. L'escapade conduit la presse conservatrice américaine à une attaque en règle qui nous ferait penser que le couple BHO-Michelle commence à prendre des allures de Sarkozy-Carla. Michelle est comparée à Marie-Antoinette; quant à BHO, ce serait plutôt Néron, la lyre en moins. Appréciez la signification historique des références.

Par ailleurs, aujourd'hui, les USA semblent accepter comme une situation chronique, quasiment structurelle, un état de l'emploi semblable à celle qui existait durant la Grande Dépression. Peut-être y voient-ils une raison logique de se lancer dans une troisième guerre, comme ça, pour relancer la croissance, peut-être pour le fun, ou bien pour avoir trois guerres « à la fois ». (Bromwich, cité plus haut, estime qu'il faut trois guerres « à la fois » aujourd'hui, pour que les USA puissent satisfaire leur besoin de se trouver continuellement en guerre, ou pour continuer sans être interrompus leur marche somnambulique: une guerre pour en sortir, une pour y être embourbés, une pour la commencer, – dans l'ordre mais en même temps, l'Irak, l'Afghanistan et l'Iran).

Un président imperturbable…

Le président Obama est à mi-mandat, toujours aussi calme, aussi distancié, et toujours aussi Afro-Américain nous assure-t-on... Ce président, apparemment imperturbable sourit beaucoup, parle beaucoup, bouge beaucoup, et fait beaucoup son métier de président. Il semble également accepter comme probable une défaite de son parti en novembre prochain, qui lui donnerait un Congrès ingouvernable. Curieuse remarque lorsqu'on y pense, qui laisserait croire que le Congrès actuel à majorité démocrate est « gouvernable », ce qui est l'exact contraire de la réalité. Il est vrai que la défaite démocrate n'est pas acquise, puisque les républicains sont, par moment, aussi mal vus du peuple américain que les démocrates. Il leur reste Ron Paul, Tea Party et ainsi de suite, ou bien les « néo-sécessionnistes » – ou bien tout cela ensemble puisque l'état d'esprit commence à s'équivaloir d'un parti à l'autre.

Et un Pentagone en cessation de paiement

De son côté, le Pentagone (Moby Dick) est en cessation de paiement ou presque. Même les chroniqueurs les plus favorables au Monstre ne voient d'autre solution qu'une solution proche de celle qui a permis de sauver tant bien que mal l'industrie automobile américaine, allant peut-être jusqu'au démantèlement de Moby Dick lequel reçoit encore autour de $1.200 milliards par an pour conquérir le monde. Les chroniqueurs les plus géopoliticiens, pour l'occasion indifférents à la conquête du monde par les USA, constatent, eux, que la reconquête par le Mexique des USA, ou de la partie des USA qui revient historiquement au Mexique, a d'ores et déjà commencé. La réaction, à Washington, est de s'indigner face aux dispositions « xénophobes » de la loi SB 1070 de l'Arizona. Effectivement, le débat passionne les foules bien-pensantes de l'establishment. Elles sont bien les seules à s'indigner. Voilà le niveau de philosophie où se situe l'action politique dans la capitale, où la paille et la poutre tiennent respectivement leurs rôles traditionnels.

Les USA sont-ils en déclin ?

Vont-ils s'effondrer ? A ceux qui se posent la question, il est temps de dire qu'ils retardent. L'empire s'effondre sous notre regard, en général aveugle puisque gavé de virtualisme hollywoodien et incapable de voir les formes et les mouvements qui sont devant nos yeux. L'effondrement s'effectue par dissolution, peut-être avec une certaine discrétion qui ne manque pas de grâce mais dans tous les cas avec une efficacité rarement atteinte. Un jour certes pas très lointain, nous nous retrouverons avec une coquille vide, marquée « Made in USA », dotés d'un gouverneur de l'Arizona directement issu des cartels mexicains de la drogue. La description de la situation par le Wall Street Journal vaut une lecture attentive, selon laquelle les routes anciennement bitumées sont retapées avec du gravier répandu à la volée («Return to the stone Age») parce que le bitume coûte trop cher, ou bien laissées à l'abandon parce qu'on n'a plus d'argent, plus de personnel, plus de moyens, plus rien... La forme organisée de cette structure sublime que prétendaient être les USA est en train de retourner à la substance informe originelle de l'entropie, dans un mouvement naturel de déstructuration. Le pauvre Glenn Greenwald se lamente : «The real question is whether the American public is too apathetic and trained into submission for that to ever happen...»

L'Amérique est paralysée parce qu'elle semble déjà soumise, déjà consentante à sa chute dans une extraordinaire dissolution. Tout se découvre pour ce qu'il est : une civilisation en carton pâte, un empire en toc, en plaqué or qui veut se faire passer pour de l'or pur... (« The Gilded Empire », pourquoi pas, – de l'expression « Gilded Age », ou l'âge du « plaqué or », ou encore « l'âge du toc », pour désigner la période 1865-1890 des USA, que les Européens ont souvent compris, d'une façon qui traduit bien leur fascination pour l'artefact américain, comme le « Golden Age ».)

Les économistes qui découvrent que le FMI est en train de travailler au remplacement du dollar nous avertissent par conséquent que « le déclin » (l'effondrement) des USA provoquera tout de même un certain remous. Le système mondial devra souquer dur pour s'y adapter... Attendez, de quoi parle-t-on exactement ?

Big Bang et American Dream

La question n'est pas tant de savoir si le système mondial pourra (saura) s'adapter à l'effacement des USA, que de savoir s'il résistera à l'effondrement des USA. D'abord, il y a cette évidence que les USA sont à eux seuls le système mondial, – évidence technique, certes, mais aussi symbolique et psychologique. Les USA sont la modernité, et la modernité c'est le système, – aussi assurément que le signifiait cette phrase terrible du nommé Rouhier, en 1824, qui terrorisa Stendhal et décida l'écrivain à rompre avec le parti moderniste (et pro-américain) devenu « parti de l'industrie » : Les Lumières, c'est désormais l'industrie. (Voir notamment la Deuxième Partie de La grâce de l'Histoire et, en général, les textes de la rubrique La grâce de l'Histoire.

Nous ne sommes pas dans le cas historique « banal » du déclin d'un Empire, d'un changement de puissance, d'un bouleversement d'équilibre. Nous sommes dans le cas explosif d'une civilisation qui a été complètement transmutée en un système mondial de puissance (le système du technologisme), avec la politique de l'« idéal de la puissance » qui va avec ; système mondial parvenu au paroxysme de sa crise, ce paroxysme étant la crise des Etats-Unis eux-mêmes, à la fois identifiés au système mondial et enfants, sinon esclaves de ce système qu'ils crurent avoir créé et crurent dominer à leur avantage.

On connaît également le cas que nous faisons de l'impact psychologique des USA sur le système mondial au travers de cet artefact qu'est la notion d'American Dream. Par conséquent, nous dirions que l'effacement ordonné des USA dans une sorte d'« ordre international » semble extrêmement peu probable parce que qu'on ne retire pas d'une façon ordonné son essence même, sa raison d'être, sa dictature d'influence, à ce qui prétend être une structure ordonnée sans la faire s'effondrer. Par conséquent, la seule issue dans la situation présente est la disparition brutale de la prédominance de l'American Dream par la disparition de sa source, c'est-à-dire des Etats-Unis eux-mêmes, tels qu'ils sont devenus sous la pression du système de l'« idéal de puissance ». Cela conduit à des hypothèses beaucoup plus brutales que le retrait ordonné et la banalisation des USA devenus une « puissance comme les autres » parmi quelques autres puissances.

Pourtant nous ne voyons pas que les USA, – en tant que système de l'américanisme, ou encore l'establishment washingtonien – puissent seulement accepter quelque chose qui ressemble à un déclin, à ne plus être ce qu'on présente comme la “nation exceptionnelle” et la “nation indispensable”. Bien entendu, cela ne suffit pas, ni pour ne pas décliner, ni pour rester « exceptionnel » et « indispensable ». Cela ouvre plutôt la porte à des impasses, des dilemmes, des troubles renouvelés, à des perspectives beaucoup plus radicales.

Au contraire d'une politique de plus en plus apaisée, retenue et en recul, comme on aurait pu croire que l'orientation aurait pu en être prise au début de l'administration Obama, nous observons de la part du système de l'américanisme une réaction de plus en plus tendue, de plus en plus impulsive et de plus en plus chaotiquement agressive, bien que de plus en plus privée des moyens de soutenir cette agressivité. Cette réaction pourrait se produire alors que la puissance américaine est en cours d'effondrement. Dans ce cadre psychologique dégradé, effectivement l'hypothèse d'une attaque contre l'Iran, plus ou moins à la suite d'une machination israélienne, pourrait être envisagée. Actuellement, l'hypothèse d'une attaque est largement évoquée, mais comme une sorte de fatalité, sans aucune justification construite ni raisonnée, sinon, peut-être, avec l'espérance superstitieuse qu'un tel spasme d'affirmation de puissance causerait une sorte de Big Bang stoppant l'actuel effondrement de la puissance.

Mais ce n'est qu'une possibilité, qui se heurte à divers obstacles systémiques, comme la paralysie de la toute-puissante bureaucratie, d'éventuelles actions contradictoires de différents pouvoirs, etc. Surtout, il existe un autre phénomène qui agit dans un autre sens. Il s'agit de la situation intérieure en cours de déstructuration, parallèlement à l'effondrement du système général. Cette situation pourrait agir comme un frein décisif si les dirigeants pensaient qu'une action extérieure provoquerait des tensions insupportables. Mais les dirigeants pourraient croire à l'inverse qu'une attaque rétablirait la cohésion des Etats-Unis. Dans ce cas cependant, le contraire pourrait se produire. Une initiative militaire précipiterait effectivement des tensions internes aboutissant à l'hypothèse de l'éclatement. C'est ce à quoi pensait le « néo-sécessionniste » Thomas Naylor, du Vermont : «There are three or four possible scenarios that will bring down the empire. One possibility is a war with Iran...».

Dans tous les cas nous pensons pour notre part qu'une perte de leur statut de puissance dominatrice ne pourra mener les USA qu'à une issue brutale, quelle qu'en soient les modalités . Cette issue brutale ne signifierait pas des troubles révolutionnaires, mais plutôt une « brutalité » dans la signification et la rapidité des événements. Il s'agira sans doute de l'effondrement du « centre », qui ne résistera pas à cette perte de puissance puisque seule la puissance lui donne sa prétendue légitimité. Le « déclin » ne devrait pas être envisagé sous la forme progressive que nous lui donnons en Europe. Il devrait y avoir effondrement, mais ce serait celui de la structure centrale. Cependant à partir de là, l'entièreté du système général de notre civilisation perdra sa légitimité et se retrouvera lui aussi sur la voie de l'effondrement. On ne peut simplement pas envisager un transfert de puissance d'une puissance à l'autre, puisque les USA sont effectivement l'essence même de la puissance du système mondial, sa forme, sa signification, sa légitimité psychologique encore plus que son poids.

Répétons-le, le monde ne verra pas nécessairement un effondrement « physique » assorti d'un éclatement révolutionnaire ou anarchique, menant à un chaos de la même sorte. Il s'agira d'abord de l'effondrement d'une légitimité, libérant notre psychologie de l'enfermement dans la vision américaniste du monde, c'est-à-dire dans l'American Dream. Cependant, sortant si complètement avec cette hypothèse de notre référentiel ordinaire et conformiste, nous sommes bien incapables de dire quels événements en résulteraient pour le système général de notre civilisation en phase terminale.

Philippe Grasset
09/08/2010
Pour une Europe intelligente – Solidatité et Puissance

Correspondance Polémia – 22/08/2010
Les intertitres sont de la rédaction
Image:
Dégradation de la route aux Etats-Unis

Philippe Grasset

 Imprimer ce document

Partager cet article sur twitter

Partager cet article sur Facebook

Envoyer cet article par mail

Aidez nous à vivre libre, versez un don (66% de déduction fiscale)

 

Pourquoi Polémia ?

Parce que dans un monde en proie au chaos et de plus en plus dominé par le choc des civilisations, il faut avoir le courage de déceler les nouvelles lignes de fracture et de discerner les conflits à venir pour mieux les prévenir. Lire la suite