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Le : 07 Mai 2011

Éléments, « Le déclin de l'Occident »

En écho au numéro de la revue Nouvelle École consacré à Oswald Spengler, dont nous avons récemment rendu compte ici (Polémia, 19 avril 2011), le magazine trimestriel Éléments pour la civilisation européenne publie dans son dernier numéro un important dossier sur le thème du « Déclin de l’Occident ». Plusieurs personnalités de renom ont accepté de répondre aux questions de la rédaction : l’historien Dominique Venner, l’économiste Hervé Juvin, le philosophe Jean-François Mattéi, l’ancien ministre des Finances du Liban Georges Corm et l’intellectuel italien Costanzo Preve.

Dominique Venner, auteur notamment du maître livre Le siècle de 1914, considère qu’après les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle, l’Europe est « entrée en dormition ». Mais, il croit en son réveil, il a confiance, malgré les immenses défis qu’ils vont devoir affronter, en la capacité des Européens à « renaître et se retrouver eux-mêmes ».

Hervé Juvin qui vient de publier un des meilleurs essais de ces dernières années Le renversement du monde. Politique de la crise (voir l’article de Michel Geoffroy), estime pour sa part que « l’Occident », autrefois blanc et chrétien, est pris de vertige, est désorienté lorsqu’il voit les peuples d’Asie, d’Afrique, du Maghreb « écrire leur propre histoire et l’écrire sans nous ». L’Europe, composante majeure de l’Occident, ouvre généreusement ses frontières au nom de la différence et de la diversité, et subit une colonisation de la part de ceux qu’elle avait autrefois colonisés. Tout comme les États-Unis, elle croit, ou feint de croire, qu’elle va pouvoir exporter ses « valeurs » (démocratie, droits de l’homme, libre-échangisme…) dans le monde, alors qu’elle oublie de les mettre en pratique dès lors que ses « intérêts supérieurs sont en jeu ».
A ceux pour qui la mondialisation signifie l’uniformisation et la banalisation, Juvin rétorque qu’elle permet au contraire « la revanche des territoires et l’explosion de la demande identitaire ». Il affirme également que la politique va reprendre ses droits, notamment contre « les empires à prétention universelle, aussi bien l’empire américain messianique que l’empire conquérant de l’islam ». A ses yeux, compte tenu des enjeux et des défis à venir, « il importe de connaître ses ennemis, de compter les siens, et de choisir son camp ! ».

Jean-François Mattéi, qui a fait paraître il y a peu Le procès de l’Europe, grandeur et misère de la culture européenne (PUF, 2011), fait observer que la culture du passé, qui donnait à l’Occident son identité et sa continuité et lui permettait d’assumer sa vocation universelle, est devenue pour lui un fardeau. Il rappelle que pour accéder à l’universel, l’Occident a inventé l’École, puis l’Université, donc une « une éducation permanente de l’homme » (la scholè des Grecs). Cette notion d’universel est capitale pour Mattéi qui estime que « le pays qui aura la maîtrise du monde est celui qui aura la maîtrise de l’universel », c'est-à-dire de la science, de l’information, des nouvelles technologies… Si l’Europe ne veut pas s’exclure de la scène mondiale, et encore moins du « champ de l’universel », elle ne doit ni refuser ni renier son héritage, mais « revenir aux principes qui ont été les siens ».

Georges Corm, auteur d’un ouvrage remarqué sur L’Europe et le mythe de l’Occident (La Découverte, 2009) considère que le fait pour l’Europe de « s’identifier aux États-Unis sur le plan culturel, moral et politique, contribue à une annihilation progressive de la richesse des cultures européennes et de leurs diverses spécificités ». Il souligne, à cet égard, la responsabilité de la technocratie néolibérale de l’Union européenne qui constitue un véritable carcan pour les identités du « vieux continent ».
L’histoire de l’Europe est aussi celle de son dialogue avec d’autres cultures/civilisations, et si la mondialisation, ou l’occidentalisation du monde, à contribué à homogénéiser les modes de vie des différents peuples, elle n’en a pas pour autant fait disparaître la diversité des cultures. En revanche, il dénonce vigoureusement la globalisation économique qui a pour conséquence la fin de « la cohésion des espaces géographiques sur lesquels vivent les communautés humaines et évoluent les peuples ». Elle dissout également les « solidarités traditionnelles » et donne naissance à une hyper-classe dominante coupée du peuple et mondialisée. Enfin, elle érige en modèle une société où la culture, la pensée critique et la morale laissent la place au règne de l’argent, à la bien-pensance et à la corruption. La solution, pour G. Corm, serait une « rupture du bloc euro-atlantique », fruit de l’état du monde post-1945, et « un retour des principales cultures européennes à leurs sources et à la richesse de leur patrimoine ».

Costanzo Preve est un philosophe politique italien qui se réclame du marxisme, mais qui mène, depuis quelques années, un véritable compagnonnage intellectuel avec Alain de Benoist. Grand lecteur de Spengler, il reconnaît aussi sa dette envers Heidegger qui, à l’instar de l’auteur du Déclin de l’Occident, s’est opposé au socialisme marxiste comme au capitalisme libéral. Les deux grands philosophes de la Révolution Conservatrice ont posé le diagnostic de « l’achèvement du destin de l’Occident ». Preve emprunte à Heidegger le concept d’« arraisonnement » (Gestell)), dispositif technique planétaire qui a progressivement transformé la métaphysique. Il se demande si ce terme d’« arraisonnement » ne devrait pas être rapproché de la notion marxiste de Capital, entendue comme « une norme d’accumulation sans limites ». Aujourd’hui, toutefois, ce n’est pas au sein de ce dispositif d’« arraisonnement » que nous vivons, mais sous une véritable dictature de l’Économie, fondée sur le monothéisme du marché et une pseudo démocratie qui n’est que le paravent de la toute puissance d’« une oligarchie financière pratiquement incontrôlable ».
Dans ce contexte, l’Occident se « tiers-mondise » en laissant l’économie devenir la « doctrine de l’enrichissement illimité », et donc en ruinant non seulement les conquêtes sociales des XIXe et XXe siècles, mais aussi en précarisant les couches moyennes de la population.

Si ce dossier sur « le déclin de l’Occident » est passionnant, il n’est pas le seul intérêt de ce numéro d’Éléments qui propose au lecteur sa traditionnelle rubrique « Cartouches » : des recensions et des réflexions littéraires, philosophiques, cinématographiques, scientifiques… où il est question ici de Léo Malet et de Michel Mourlet, de Georges Valois et de Denis de Rougemont, mais aussi d’archéologie, de génétique, de démographie… soit un ensemble de courts textes qui sont une véritable mine d’information et un vrai régal de lecture.
On peut également découvrir dans cette livraison un article original et incisif d’Alain de Benoist sur le thème « Immigration, armée de réserve du capital » qui insiste sur la responsabilité du patronat et des grandes entreprises dans le développement exponentiel des flux migratoires. On lira également avec intérêt un entretien avec un jeune auteur de polar, Pierric Guittaut, qui publie un premier livre au titre percutant Beyrouth-sur-Loire.
Céline, »le casseur de vitres », fait l’objet d’un texte subtil de Robin Turgis, tout comme un autre écrivain sulfureux, Curzio Malaparte, évoqué avec brio par François Bousquet. Enfin, si 2011 est, pour les raisons que l’on sait, l’année de la vraie-fausse célébration nationale de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, elle est aussi celle de la parution du monumental Dictionnaire encyclopédique Wagner, un événement pour la connaissance du Maître de Bayreuth. Enfin, dans un texte très argumenté, Thibault Isabel analyse »le grand retour de l’ordre moral néo-bourgeois ».

Cette recension serait incomplète si l’on omettait de signaler que ce numéro d’Éléments offre une nouvelle formule, avec une maquette et une mise en page modernisée (à quand la couleur ?). Si la subjectivité est souvent de mise en matière de « forme », on ne peut, nous semble-t-il, qu’apprécier la nouvelle couverture, la présentation plus aérée et dynamique des « Cartouches », mais aussi émettre quelques réserves sur la lisibilité des articles plus longs et sur la qualité de certaines photos. Ces quelques défauts seront sans nul doute rapidement corrigés et donneront à ce « magazine des idées », déjà remarquable par sa longévité assez exceptionnelle, une dimension intellectuelle et esthétique plutôt rare de nos jours.

Didier Marc
2/05/2011

Eléments pour la civilisation européenne, numéro 139, avril-juin 2011, 5,50 €

Voir aussi :

Oublier l’Occident, édito de la revue Eléments, n° 139
Nouvelle école, Oswald Spengler

Correspondance Polémia – 7/05/2011

Image : Déclin de l'Occident et avènement de l'Orient

Didier Marc

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