Rubrique : Médiathèque


Le : 12 Juin 2003

Enquête au cœur de la censure

Tout commence par une injonction d'éditeur : « La liberté n'existe plus. Écrivez un livre sur la censure ! Il faut interpeller les pouvoirs publics, il faut que cela cesse. » Pour relever le défi, l'auteur, Arnaud-Aaron Upinsky, s'est lancé dans une véritable enquête, qui démarre dans l'édition et s'étend de proche en proche à tout l'univers des médias, révélant progressivement l'existence d'une pieuvre planétaire aux mille bras, constitutive de la censure qu'il considère comme la plus puissante de toute l'histoire de l'humanité.
Mathématicien, linguiste, épistémologue et professionnel de l'industrie informatique, Upinsky est aujourd'hui au coeur du combat pour la liberté d'expression. À l'origine du premier appel à une mobilisation générale des Lettres contre la censure - lancé le 4 juillet 2001 à la Maison des écrivains - il propose, avec cet ouvrage qui s'adresse aux pouvoirs autant qu'à l'opinion publics, une solution pour éradiquer ce fléau.

Il est vrai qu'Upinsky sait de quoi il parle. Il a fait condamner les éditions Albin Michel pour contrefaçon de son livre « La Tête coupée ». Il commence donc par démontrer que, grâce à des méthodes habiles et d'une redoutable efficacité, la contrefaçon de son livre pour fabriquer deux best-sellers relève d'un véritable système utilisé par les grandes maisons d'éditions pour voler et détourner les idées. Les éditeurs confient en effet les manuscrits reçus (« pillables mais non publiables ») à des nègres talentueux, mais politiquement conformes, pour les publier ensuite sous le nom de personnalités médiatiques insoupçonnables et contrôlables. D'après Upinsky, on peut ainsi détourner les idées d'un auteur comme on détourne un avion. Et c'est comme cela qu'on filtre, censure et façonne la vie intellectuelle d'une nation…

Mais Upinsky ne s'arrête pas là. Il ne s'agit que du point de départ de son enquête sur la gigantesque entreprise de reprogrammation des esprits que nous subissons, de l'édition à la télévision et au multimédia. Car en relatant l'investigation qu'il a dû mener pour venir à bout de l'invisible censure et pour finalement la démasquer, l'auteur nous initie, pas à pas, aux mystères qui régissent la liberté d'expression. Il décrypte les procédés les plus inavouables de la cité interdite de l'information pour en livrer les secrets les mieux gardés, mettant ainsi à jour les mécanismes subtils, mais fascinants, de cette censure par lesquels « la contrainte des régimes despotiques réduit l'esprit sans qu'on s'en aperçoive » (Diderot). Extrait : « À Tout le monde en parle, Thierry Ardisson excelle à mélanger tous les genres, toutes les personnalités, toutes les techniques. Stars du cinéma et du disque, rois du sport et du rire, hommes de lettres, politiciens, vedettes des médias, "héros" de l'actualité, ils sont tous là. Avec lui, la Tribu des Ventriloques, au masculin et au féminin - avec toute sa hiérarchie de provocateurs, bruiteurs, manipulateurs, agitateurs d'effets spéciaux - explose enfin à l'écran, au grand jour (...) Pourtant les paillettes et la techno ne doivent pas faire oublier l'essentiel. Thierry Ardisson n'est que la suite de (Bernard) Pivot, au service des même objectifs par d'autres moyens plus puissants. Tout le monde en parle fait ce que faisait Apostrophes : 1) imprimer par des réflexes conditionnés les normes, stéréotypes et "tendances" dans les cerveaux ; 2) transformer les invités en marionnettes ; 3) mettre à l'index et donner l'imprimatur sous un masque ludique (...) La trouvaille de Thierry Ardisson, le degré de plus qu'il fait franchir à ses marionnettes, est de leur imposer la posture physique ad hoc, de leur faire remuer les mains en signe de soumission à l'autorité, au son de la phrase réflexe : "On ne bouge pas pendant le jingle !" Lorsque la nouvelle marionnette s'exécute, cela signifie pour les initiés que le sacrement a enfin opéré, que le courant du réflexe conditionné est bien établi et que le cobaye est désormais sous contrôle » (pp. 204/205).

Ces méthodes, que l'on retrouve dans quasiment toutes les émissions de radio et de télévision, sont tout sauf anodines. Surtout, elles ne se limitent pas au monde des Lettres et du show-business, du spectacle et de la variété, ou plutôt elles partent de là pour façonner, dans l'univers mental du plus grand nombre, un monde nouveau. Upinsky illustre son propos notamment avec le « cas Messier », symptomatique de ces dérives néo-constructivistes à la niaiserie désarmante : « Si [Jean-Marie Messier] peut simultanément se réclamer - sans rire - de la "diversité des créations culturelles" et proclamer "la fin de l'exception culturelle française", c'est qu'il a une recette universelle pour donner la parole à tout le monde. Pour lui, respecter les valeurs des autres, le dialogue, la diversité, c'est simplement réunir des "intellectuels - sociologues, philosophes, écrivains, aussi bien qu'experts en géostratégie ou en nouvelles technologies... - européens et américains" autour d'une table. C'est "donner la parole à des intellectuels musulmans dont la voix est masquée par les vacarmes des fanatismes [...]" selon son choix. En clair, la méthode miracle de [Messier] pour répondre au "défi culturel du 11 septembre", pour remettre "en route l'histoire dans la bonne direction", c'est de faire en grand, à l'échelle planétaire ce qu'un Bernard Pivot ou un Thierry Ardisson auront fait, à petite échelle : un "plateau télé" réunissant des marionnettes pour amuser la galerie. La méthode miracle de [Messier], c'est la ventriloquie planétaire à la mode d'Hollywood. L'information du monde à partir d'un studio mettant en scène une galerie de Guignols triés sur le volet, la ventriloquie planétaire programmée » (p. 304).

Le lecteur sera ainsi amené à découvrir qu'au-delà du « délit d'édition », au-delà de la censure de la pensée, c'est à l'apparition d'une nouvelle civilisation que nous assistons, avec ses rites, ses croyances et ses objectifs.

Livre d'analyse implacable servi par de brillantes imprécations pamphlétaires, « Enquête au cœur de la censure » est ambitieux, exigeant, incontournable. Une lecture pour le moins essentielle dans la lutte contre le néo-totalitarisme ambiant.


Y.P.
© POLEMIA
12/06/2003


« Enquête au cœur de la censure », d'Arnaud-Aaron Upinsky, Edition du Rocher, mars 2003, 408 p., 20 euros.

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