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Le : 14 Juin 2012

Presse/politique : les liaisons dangereuses

Tournant au psychodrame, l’affaire du tweet de soutien envoyé par l’actuelle concubine du chef de l’Etat à l’adversaire de son ancienne compagne illustre les limites et les dangers de la société de connivence qui s’est établie entre le pouvoir exécutif et le IVe pouvoir, la presse, qui aspire au premier rôle.

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Certes, la vague rose tant attendue n’avait rien eu d’une déferlante puisque, le 10 juin au soir, un Parti socialiste incapable d’enthousiasmer les foules (42,77% d’abstention !) n’avait engrangé que 29,4% des suffrages contre 27,1% à l’UMP – et 13,6% au FN recyclé en Rassemblement Bleu Marine (1) – mais il était permis au gouvernement de Jean-Marc Ayrault, lui-même plébiscité à Nantes avec 56,2% des voix, d’envisager avec optimisme le second tour des législatives. La plupart des ministres non réélus étaient en position très favorable et l’argumentaire de la campagne d’entre deux tours parfaitement rodé : Honte à l’UMP qui, rompant avec le « courage » de Jacques Chirac, se refusait à opposer au Front national un front républicain avec la gauche ! Ce qui, pour celle-ci, équivalait à pactiser avec le « fascisme » et donc à trahir la République.

Combat de chattes

Et puis, le 12 juin, à la grande joie de l’UMP, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme », le combat en question ne concernant plus la défense des Immortels Principes mais se réduisant à ce que la presse étrangère, hilare, a appelé, à la suite des médias anglo-saxons trop heureux de ridiculiser les Français, un catfight – un combat de chattes hystériques. Alors que l’heure était à la solennité puisque François Hollande venait de convier son prédécesseur à l’hommage national rendu aux Invalides aux quatre nouveaux soldats tombés en Afghanistan et qu’il s’apprêtait à prononcer un important discours programmatique devant le Conseil économique, social et environnemental, c’est sa concubine Valérie Massonneau, épouse (non encore divorcée, dit-on) de Denis Trierweiler, qui créait la sensation, avec un tweet ainsi rédigé : « Courage à Olivier Falorni qui n'a pas démérité, qui se bat aux côtés des Rochelais depuis tant d'années dans un engagement désintéressé. »

Pour ceux qui n’auraient pas suivi le feuilleton, le si méritant Falorni est le premier secrétaire fédéral du PS pour la Charente-Maritime. Soutien de François Hollande à la primaire socialiste, il s’était porté candidat à la succession de Maxime Bono, maire de La Rochelle et député depuis 1997, après que celui-ci eut annoncé qu’il ne se représenterait pas, mais en précisant qu’il serait « ravi qu’une femme de gauche puisse [lui] succéder », en l’occurrence Ségolène Royal, « amenée à jouer un rôle important dans la République ». « Si ce rôle important se joue dans notre circonscription, ajoutait M. Bono, qui s’en plaindrait ? »

Eh bien, Olivier Falorni, en premier lieu, qui maintint sa candidature, mais aussi Valérie Trierweiler, furieuse à l’idée que l’ancienne compagne de François Hollande, et mère des quatre enfants du couple, puisse selon ses vœux accéder au « perchoir » de l’Assemblée nationale et devenir ainsi le quatrième personnage de la République française, avec la bénédiction (la complicité ?) de Hollande qui, considérant Falorni comme un dissident, avait indiqué dès le 11 juin : « Dans cette circonscription de Charente-Maritime, Ségolène Royal est l'unique candidate de la majorité présidentielle qui peut se prévaloir de mon soutien et de mon appui. » Un tel appui était bien nécessaire alors qu’un sondage réalisé par l’Ifop donnait la présidente de la région Poitou-Charentes menée de seize points par son adversaire, crédité de 58% des voix au second tour.

Ministère de la jalousie

L’Ifop, en tout cas, s’était une fois de plus ridiculisé (mais quel média l’a souligné ?) en prédisant, le 20 mai dernier, qu’à Hénin-Beaumont, Jean-Luc Mélanchon « l'emporterait avec 55% des voix au second tour » contre Marine Le Pen : le porte-drapeau du Front de gauche a été éliminé dès le premier tour ! Il était donc nécessaire pour l’appareil du PS de se mobiliser autour de Ségolène Royal, ne serait-ce que pour décourager les futures dissidences. Mais le message, pourtant peu enthousiaste, du chef de l’Etat n’en est pas moins apparu comme une véritable provocation aux yeux de la sourcilleuse Mme Trierweiler – dite Rottweiler par le député UMP Lionnel Luca (membre de la Droite populaire) en raison de sa brutalité, de son arrogance et de ses continuelles ingérences dans les instances du parti. Interrogée par Le Monde au lendemain de l'élection de François Hollande sur son rôle futur, la blonde Valérie avait pourtant répondu : « Première dame, c'est un second rôle, et je dois veiller à ce que ça le reste. Ma parole ne doit pas se substituer à celle du président, elle ne doit pas gêner la parole du président… Je vais faire très attention sur les tweets, la portée de mes propos a changé. »

Rien, en effet, de plus dangereux que les tweets, et Mme Trierweiler le sait bien, elle qui avait obtenu le 10 mai de la direction de RTL le renvoi du journaliste sportif Pierre Salviac, coupable d’avoir tweeté la veille ce conseil à toutes ses consœurs : « Baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première Dame de France», message jugé injurieux par l’intéressée.

La chroniqueuse de Paris-Match, ancienne star de la chaîne Direct 8 de Vincent Bolloré, avait aussi trompetté à tous les échos que, le journalisme étant sa profession et sa vocation depuis vingt-cinq ans, elle entendait y rester fidèle, quel que soit son changement de statut. Pourtant elle ne s’est particulièrement distinguée ni par son style ni par son talent pendant tous ces lustres, sa réputation et sa réussite étant plutôt dues à son physique avantageux (« la plus jolie journaliste de Paris », ainsi que la qualifiait naguère Dominique Strauss-Kahn, un expert) ; elle a trop d’expérience pour ignorer que son irruption dans la lutte intestine de La Rochelle ferait l’effet d’une bombe et mettrait en difficulté Matignon et la rue de Solférino comme l’Elysée. Enivrée par sa soudaine pipolisation, qui lui tient lieu d’onction démocratique, a-t-elle voulu être à la fois l’auteur et la vedette d’un scoop, elle qui, dans une récente interview au quotidien britannique The Guardian, affirmait se refuser à être « une potiche », ou faut-il croire L’Express selon lequel, en installant « Rottweiler » à l’Elysée, François Hollande y a créé « un ministère de la Jalousie » ?

Un tel ministère est d’ailleurs assez richement doté puisqu’il comprend six personnes, sous la houlette d’un directeur de cabinet, Patrice Biancone, tous évidemment rémunérés par les deniers publics. Ancien éditorialiste de RFI, compagnon de route du PS comme les auditeurs s’en rendirent compte pendant la campagne présidentielle de 2002 où, pour lui, la victoire de Lionel Jospin ne semblait faire aucun doute, Biancone est surtout un ami de longue date de Mme Trierweiler, un ami si proche que Valérie et François Hollande passèrent quelques semaines dans sa maison de Hossegor (Landes) l’été dernier. Un prêté pour un rendu, en quelque sorte…

Certes, nos premières dames ont toujours par le passé disposé d’un secrétariat à l'Elysée. Toutefois, outre que Mme Trierweiler n’est pas une première dame mais une simple First Girl Friend (comme l’a cruellement surnommée la presse américaine qui, dans des cas similaires, parle plutôt de Lady Friend, ce qui est moins péjoratif), lors du déplacement du couple pour le Sommet de Chicago en mai dernier François Hollande avait promis-juré qu’en aucun cas il ne mélangerait, comme son prédécesseur, « ce qui relève de l’intime et la vie publique ». C’est à l’évidence raté, comme est ratée la mission de Patrice Biancone qui devait « gérer la communication » de sa copine Valérie en évitant tout dérapage, puisque, pour tous les médias internationaux qui s’en gaussent, le président revendiqué de la normalitude est pris dans la tourmente d’un « Dallas à l’Elysée », aussi tenace que le sparadrap du capitaine Haddock.

Société de connivence

Au-delà de ce que les hiérarques socialistes tentent de réduire à une « péripétie » que François Hollande s’est obstinément refusé à commenter, l’épisode pose le problème récurrent des liaisons dangereuses entre femmes de presse et hommes politiques.

Là encore, ce n’est pas nouveau. Directrice de L’Express, Françoise Giroud s’était constitué un véritable « bataillon de charme » digne de celui de Catherine de Médicis afin d’extorquer confidences et révélations des chefs de parti ou des députés influents. A ce petit jeu excellèrent Catherine Nay, Michèle Cotta et quelques autres jeunes personnes aussi douées que futées qui, fortes de leurs appuis, firent ainsi une carrière brillante et parfois météorique (à peine élu son protecteur François Mitterrand, Michèle Cotta fut promue en 1981 présidente de Radio France puis de la Haute Autorité de l’Audiovisuel), devenant l’orgueil de la profession (2). Plus tard, on assista aux idylles entre Alain Juppé et Isabelle Legrand-Bodin, journaliste au Matin de Paris puis à La Croix, qu’il épousa en 1993, Christine Ockrent et Bernard Kouchner, Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn, Béatrice Schomberg et Jean-Louis Borloo, Marie Drucker et François Barouin, Nicolas Sarkozy et la journaliste du Figaro Anne Fulda après le premier départ de Cécilia, Audrey Pulvar et Arnaud Montebourg, etc. (3).

Ces liaisons s’expliquent sans doute par la proximité qui s’instaure tout naturellement au fil des rencontres et des reportages entre interviewés et intervieweuses mais aussi par l’arrivisme de certain(e)s, tant il est plus « gratifiant » de séduire un ministre qu’un agent immobilier, et une journaliste très connue, vue constamment à la télé, qu’une prof de maths, la relation apportant également, dans les deux sens, de précieuses informations… qui relèvent parfois de la désinformation.

Toutefois, la fréquence du phénomène illustre surtout le climat de connivence de plus en plus pesant régnant entre le monde politique et les journalistes, climat ô combien délétère puisque auto-intoxicant : les seconds y perdent toute indépendance tandis que le premier ne voit plus la réalité qu’à travers le prisme médiatique, ultra-réducteur et déformant. Certains n’ont-ils pas expliqué la complaisance de la presse à l’égard de François Hollande par la promesse de celui-ci de rétablir l’exemption fiscale de 30% dont bénéficiaient depuis 1934 les journalistes et qu’avait supprimée Alain Juppé en 1996, ce qui devait hâter sa chute ?

Un tel rétablissement est assez choquant en pleine crise économique et des mesures d’extrême rigueur qu’elle devrait entraîner mais dont le président « normal » aurait été convaincu par sa girl friend, intéressée au premier chef.

Claude Lorne
14/06/2012

Notes :

(1) Lire entre autres « Législatives : une démocratie bien peu représentative ! »
(2) Dans le livre
Sexus Politicus des journalistes Christophe Deloire et Christophe Dubois (Albin Michel 2006), Mme Cotta avoue que François Mitterrand « ne concevait pas un congrès ou une réunion politique sans partir à la fin avec une fille », faisant même « attendre plusieurs femmes un même soir afin de pouvoir faire son choix jusqu’à la dernière minute ».
(3) Exception à la règle : ennemie proclamée de Marine Le Pen, la journaliste de Canal+ Anne-Sophie Lapix a épousé Arthur Sadoun, président du groupe Publicis France, très lié, il est vrai, à la politique. Voir
Les médias en servitude, dernière publication de Polémia disponible gratuitement sur Internet (cliquer
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Correspondance Polémia – 14/06/2012

Image : Catfight

Claude Lorne

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