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Le : 10 Octobre 2012

Pensée militaire - La désinformation (4e partie)

Les opérations de désinformation récentes à l’encontre de l’armée française ont marqué les événements tragiques d’Ouvéa (mai 1988) et du Rwanda (été 1994) (1). Elles restent sans commune mesure avec celles de la guerre d’Algérie. Un demi-siècle après la fin de la décolonisation dramatique de cette partie du Maghreb, les plaies demeurent à vif en raison des contrevérités entretenues méthodiquement. Depuis cinquante ans, la repentance à tout prix alimente des discussions enflammées qui mortifient les rapatriés d’Algérie, les Harkis et les militaires.
MK

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Les premiers estiment qu’ils ont été chassés brutalement de leur terre où ils ont tout perdu, les seconds qu’ils ont été abandonnés honteusement par le pays qu’ils avaient servi et les troisièmes ont toujours pensé qu’on leur avait volé leur victoire indéniable sur le terrain et qu’ils avaient été les otages des palinodies cyniques d’un pouvoir politique dépassé par la tournure des événements. En prétendant vouloir jouer les pompiers pour éteindre les feux d’un passé cruel, les bonnes volontés se sont souvent transformées en pyromanes. Le débat controversé a ainsi atteint le but contraire à son intention : en croyant réconcilier, il a divisé, pire, déchiré.

Le discours convenu repose essentiellement sur les « horreurs » objectives, de la colonisation et en particulier celles, évidentes, commises par les soldats français pour mater la rébellion. Cette prise de position excessive et déséquilibrée ignore, voire exonère, la violence de la guerre de libération dont le principal enjeu fut le contrôle par la terreur de la population et qui conduisit à une double guerre civile, algéro-algérienne et franco-française. Or, tous les historiens s’accordent à reconnaître qu’il y eût des atrocités des deux côtés et que les moments les plus effroyables se sont produits à la fin après le cessez-le-feu avec les massacres des Harkis et des Européens en violation flagrante des accords d’Évian. Qui plus est, le pouvoir installé à Alger en juillet 1962 n’a pas hésité à imposer sa propre version de l’Histoire, de laquelle, d’ailleurs, il a voulu tirer sa légitimité. Dans les écoles algériennes on enseigne toujours que le conflit a fait 1,5 million de morts alors que la plupart des analystes évaluent les pertes à 400 000. En outre, les manuels scolaires occultent les règlements de compte sanguinaires entre dirigeants du FLN et du MNA (le mouvement national algérien de Messali Hadj), ainsi que la tragédie finale des Harkis. Cette confiscation de la vérité a été dénoncée courageusement par le journal Al Watan, un quotidien qui fait toujours preuve de liberté de ton à l’égard des différents pouvoirs : « L’Histoire qu’on a enseignée, c’est celle qu’on a triturée et soumise aux manœuvres du pouvoir. Donc, elle n’a jamais été la vraie » (2). Elle fut et reste un enjeu.

La désinformation donne également une image réductrice de la présence française dans ses anciens départements d’Afrique du Nord. Cette présentation simpliste, fréquemment véhiculée doit être corrigée par des données objectives dont la France n’a pas à rougir et que l’Algérie n’a jamais déplorées. Parmi les réussites incontestables, on peut citer : la découverte des hydrocarbures et la mise en place d’un socle énergétique moderne qui procure aujourd’hui à l’Algérie plus de 90 % de ses recettes d’exportation, l’assèchement et l’assainissement de la Mitidja et l’accroissement considérable des surfaces cultivables, le développement des structures médicales (Institut Pasteur, hôpitaux, centres de soins et de vaccinations essentiellement mis en œuvre par les médecins militaires français), etc.

Le procédé de désinformation par omission de réalités patentes est complété par le martèlement de préjugés. Dans la longue liste des opinions préfabriquées figure la caricature construite du colon présenté comme un profiteur patenté. Or, toutes les études sérieuses menées sur la sociologie des « Pieds noirs », en particulier les recherches de l’ethnologue Germaine Tillion (1907-2008), sont plus nuancées. Dans leur immense majorité, les Européens d’Algérie, les Algériens comme on les nommait alors, vivaient de petits métiers et disposaient de ressources modestes. Ces « petits Blancs » avaient un revenu nettement inférieur à celui des Français de métropole. Les richesses colossales mises en exergue et dénoncées ne concernaient qu’une petite minorité (moins de 5 %). Ce sont l’exemple de quelques grandes familles (Georges Blachette, propriétaire de milliers d’hectares de plantations d’alfa, l’armateur Laurent Schiaffino et Henri Borgeaud, héritier d’une dynastie fortunée et bâtisseur d’un empire économique dans le vignoble, le textile et le tabac) qui ont édifié la légende tenace des colons milliardaires. Ce paramètre biaisé a servi de support aux désinformateurs pour construire un amalgame désormais installé dans l’histoire.

À l’instar des récits sur la guerre d’Algérie, beaucoup de comptes-rendus d’événements historiques sont altérés par un microcosme qui s’emploie à orchestrer une véritable OPA sur la pensée collective. Très souvent, ces consciences argumentent au nom d’une finalité bienveillante : on leurre le public mais c’est pour son bien ; on égare l’opinion mais c’est dans son intérêt. Pour ce faire, la pensée unique trouve des caisses de résonance efficaces dans les nouveaux vecteurs médiatiques, en particulier Internet qui, en raison de l’absence d’un code de conduite, peut engendrer des séquences mensongères et des excès ravageurs. Ce couloir de propagande efficace constitue un terreau idéal pour colporter les rumeurs et toutes sortes de contrevérités. Le réseau numérique, formidable creuset d’échanges de connaissances, peut ainsi se transformer en un fourre-tout d’idées mensongères. La technique est d’autant plus fallacieuse que cet instrument performant de la communication d’influence favorise la mise en scène de son ego : les timides s’expriment plus facilement, les solitaires y trouvent une occasion de s’ouvrir au « grand large » sans courir de risques, les audacieux survoltés y voient une possibilité de s’autoriser toutes les initiatives et les extrémistes peuvent diffuser à tous crins un prosélytisme insidieux. Les « stakhanovistes » de la Toile se comportent de la sorte en compagnons de route des désinformateurs, ces fameux « idiots utiles » si bien utilisés par Lénine, l’un des pères fondateurs des principes de la désinformation.

Nouveau phénomène de société, le vandalisme numérique fausse ainsi le jugement de l’homme. Il constitue donc une agression de sa personnalité, car si « l’information est l’oxygène de l’intelligence humaine » (3) la désinformation en est son gaz toxique.

Michel Klen
Revue Défense nationale
Octobre 2012, n°753

Notes :

(1) cf Revue Défense nationale avril 2012
(2) Saïd Rabia,
Al Watan, 15 mars 2012
(3) François Géré,
Dictionnaire de la désinformation, Armand Colin, 2011.

NDLR : cette chronique conclut la série d’articles de Michel Klen sur la désinformation publiés respectivement dans les éditions de juin 2011, mars et mai 2012.

Correspondance Polémia – 10/10/2012

Image : Revue Défense Nationale

Michel Klen

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