Rubrique : Société / A La Une


Le : 31 Décembre 2012

Du Louvre de Lens au Palais des Beaux-Arts de Lille, culture européenne et patriotisme régional vont de pair

29 décembre 2012, Lens. Dans la longue file des visiteurs qui s’étire des parkings à l’entrée du musée, de l’entrée aux caisses, des caisses au vestiaire, du vestiaire au contrôle, voici la famille Vanackere, venue en voisine, de Cappelle-en-Pévèle (Nord) : les 100.000e, 100.001e, 100.002e et 100.003e visiteurs du nouveau Louvre-Lens, inauguré le 4 décembre dernier. Une famille bien de chez nous. A.D.
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La veille, nous avons vu la même foule attendre patiemment sous des draches, comme elle attend pour entrer au stade Bollaert ou à un concert de Johnny. Une foule du Nord et du Pas-de-Calais, avec, ici ou là, quelques Wallons, Flamands, Néerlandais, Anglais ou Allemands. Bien sûr, l’entrée est gratuite, bien sûr, les médias ont martelé qu’il fallait « y être ». Mais il n’empêche : cette foule est calme, digne, révérencieuse, un peu ébaubie devant tant de merveilles. Rien à voir avec les cohortes de touristes qui « font » le Louvre au pas de charge pour grimacer devant La Joconde. Rien à voir avec ces clubs de dames BCBG qui pépient derrière leur conférencière. Rien à voir avec ces profs frustrés qui traînent des Jennifer et des Slimane aux yeux éteints. Ici, c’est le patriotisme régional qui est en marche, une nouvelle fierté enracinée – et cela se mérite. Certes, ce nouveau musée collectionne les critiques – trop cher, trop politique, trop emprunteur – mais si la France, la vraie France, se retrouve à Lens, n’est-ce pas une belle réussite ?

Et le Parisien ? S’il vient en train, il peut emprunter une navette gratuite, ou parcourir une « trame verte », alibi écolo et aseptisé qui lui cache la vraie vie des ch’tis : maisonnettes vétustes, appentis bricolés, potagers étiques. Le Parisien automobile, une fois quittée l’autoroute, ne trouve aucun panneau indiquant le musée. Il traverse la ville à l’aveuglette, avant de se retrouver devant… la gare, et d’aller stationner sur les immenses parkings du stade. Car aucun lien organique ne relie encore le musée à la ville. Construit sur un ancien carreau de mine, le bâtiment de verre et d’aluminium poli émerge de la boue, au cœur d’un parc paysager en devenir. Sous un ciel bas et gris, on se prend à fredonner du Brel…
Le Parisien visite d’abord l’exposition temporaire consacrée à la Renaissance. Les salles sont vastes, les circulations aisées, les éclairages parfaits, les chuchotis feutrés, la ventilation efficace et silencieuse. Les panneaux et les cartels sont très pédagogiques, parfois savants, avec l’indication de la provenance des œuvres – collections royales, guerres révolutionnaires, saisies napoléoniennes… On apprend au passage que le Louvre continuait ses acquisitions dans les pires périodes de vaches maigres, comme en 1945.
Et les œuvres, dans tout cela ? Elles ont été empruntées pour la plupart… au Louvre. Au grand dam des habitués (mais y en a-t-il encore ?), quelques « locomotives » ont quitté Paris, comme le Portrait de François Ier de Titien, la Vénus de Cranach, la Sainte-Anne de Léonard de Vinci ou L’Arc de triomphe de l’Empereur Maximilien 1er de Dürer. De nombreuses œuvres ont, elles, été extraites des réserves et restaurées. D’autres encore, venues du musée d’Ecouen ou du musée des Arts décoratifs, se réveillent ici d’un sommeil languissant. Pas d’emprunt donc à des musées étrangers, ce qui limite sûrement les complexités du montage de l’exposition, tout autant que son rayonnement intellectuel, comme le regrettent les spécialistes.
Le Parisien, après quelques belles heures de contemplation, se sent le besoin de nourritures terrestres. Fuyant la cafétéria, ayant oublié son pique-nique – qu’il aurait partagé dans un espace lumineux fort accueillant –, il avise une petite brasserie lensoise, dont la patronne se démène pour satisfaire cette nouvelle clientèle. Mais, las, une heure plus tard et toujours sous la pluie, la file d’attente s’est encore allongée, défiant les meilleures bonnes volontés. L’immense hall est comble, le musée définitivement saturé. Le Parisien reviendra…

Le calme et la solitude, notre Parisien les retrouve en fin de journée dans un charmant petit musée : le musée de la Chartreuse, à Douai – à une demi-heure de Lens. Les bâtiments du XVIIe siècle, restaurés après de multiples turpitudes, abritent des œuvres saisies dans les églises et monastères à la Révolution, un fonds enrichi de dons, legs, achats et dépôts de l’État. Quel plaisir de contempler des œuvres de Véronèse, de Bellegambe ou de Jules Breton dans un silence religieux ponctué des savantes explications du gardien !

Le lendemain, notre Parisien se rend au Palais des Beaux-Arts de Lille. Ce bâtiment néo-classique de la fin du XIXe siècle, bien assis sur sa gloire bourgeoise, fait face à la Préfecture – il ne manque que les flonflons d’un kiosque à musique. Ce musée municipal se veut le second musée de France pour la richesse et l’éclectisme des collections, dont une partie est constituée des irremplaçables dépôts… du Louvre. Pas grand monde dans les salles permanentes. Hélas, quelques seaux et autant de serpillères témoignent du déplorable état des toitures. Il a même fallu décrocher les tableaux éclaboussés à chaque averse… Visiblement, les budgets culturels lillois vont à des manifestations plus ostentatoires, voire mégalomanes, et oublient le nécessaire entretien de l’existant.
Les visiteurs se pressent, en revanche, pour admirer une exposition sur les « Fables du paysage flamand » au travers des œuvres de Bosch, de Brueghel, de Patinir et de leurs émules. Sociologiquement, le public est un peu plus embourgeoisé qu’à Lens, mais tout aussi homogène. Venu de cette Europe baignée par la mer du Nord, la Meuse et l’Escaut, il est chez lui dans ces paysages brumeux, dans cet imaginaire tour à tour truculent et angoissant, entre symboles chrétiens, mythes profanes et croyances païennes. Les œuvres proviennent de collections et de grands musées français mais aussi d’Anvers, de Bruges, de Bruxelles, de Rotterdam et de Gand, sans oublier Florence, Rome, Londres, Madrid ou Vienne, preuve de l’influence flamande dans l’Europe entière.

Anne Dufresne
29/12/2012

Voir :

Le Louvre-Lens
Le musée de la Chartreuse de Douai
Le Palais des Beaux-Arts de Lille
Le dossier de presse de l’exposition
« Fables du paysage flamand »

Voir aussi un point de vue plus critique sur le Louvre :

Louvre-Lens, un cadeau empoisonné ?

Image : Le Louvre-Lens par Anne Dufresne

Anne Dufresne

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