Rubrique : Société


Le : 13 Janvier 2004

Voile islamique : quand l'universel met la France en accusation

Au cours des deux derniers siècles, la France a fondé son rayonnement sur un projet universel. C'est ce projet qui a inspiré la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et légitimé les conquêtes de la Révolution et de l'Empire napoléonien. C'est lui qui a servi de justification idéologique à l'empire colonial. Et c'est encore sur lui que se sont notamment appuyés le général de Gaulle ou Dominique de Villepin dans leur résistance à l'unilatéralisme américain.

Mais toute médaille a son revers.

La France, qui a longtemps défendu le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, s'est progressivement ralliée au nom d'une idéologie des droits de l'homme de plus en plus abstraite, au « devoir d'ingérence ». Elle s'est mise à prôner ici ou là tel changement de régime ; elle s'est laissé aller à souhaiter des réformes démocratiques dans des Etats musulmans ; elle a participé à des guerres contre la Serbie au nom de la défense d'Etats multiconfessionnels ou de sociétés multiculturelles.

Aujourd'hui, ces armes idéologiques se retournent contre la France. Du Caire à Washington, de Karachi à Londres, le projet de loi française contre le port du voile islamique soulève un tollé de protestations au nom de principes à valeurs universelles : la loi islamique pour les uns, la liberté religieuse pour les autres.

Aux yeux des musulmans, la loi islamique doit s'appliquer partout où il y a des disciples d'Allah ; sachant que si un Etat non musulman prétend interdire une des prescriptions du Coran, c'est une contrainte illégitime. Les docteurs de la loi prenant les positions présentées comme les plus modérés - le recteur d'El Azar ou le président du Conseil français du culte musulman, par exemple - se bornant à noter que les jeunes filles qui renonceront à porter le voile à l'école ne seront pas religieusement en faute puisqu'elle y seront obligées par une loi impie. Une loi impie qu'à défaut de pouvoir refuser frontalement, on essaiera de contourner…

Mais le projet de loi français se heurte aussi aux critiques du monde anglo-saxon : au-delà de l'intérêt tactique de l'opération - mettre la France en porte à faux avec le monde arabe pour se venger de l'épisode irakien - il y a là aussi référence à une valeur universelle : la liberté religieuse.
C'est au nom de ce principe que le département d'Etat américain a fait part de ses « préoccupations » : non sans une certaine cohérence d'ailleurs, car il avait déjà critiqué la mission française de lutte contre les sectes au nom toujours du principe de liberté religieuse.

Face à ces deux principes universels - la loi coranique pour les uns, la liberté religieuse pour les autres - le principe de laïcité, intimement lié aux particularités de l'histoire française, fait bien pâle figure.

Il n'est pas sûr d'ailleurs que derrière les apparences, ce soit lui qui explique la large unanimité de l'opinion française et de ses représentants : à gauche et à l'extrême gauche, les opposants se font discrets ; à droite, Sarkozy et Le Pen se gardent de remettre aujourd'hui en avant leurs réserves.

Il y a à cela des raisons fortes. L'opposition au voile islamique cristallise le conflit entre l'islam et les sociétés européennes et il le cristallise d'autant plus fortement en France que notre pays a toujours rejeté la vision communautariste des anglo-saxons.

En fait, par-delà la question de la laïcité, ce qui est un jeu c'est l'affrontement de deux conceptions de la société, deux conceptions de la civilisation : le monde européen qui sépare le domaine de Dieu et celui de César, le monde musulman qui les fusionne ; le monde européen qui respecte la femme et honore la liberté des corps ; le monde musulman qui nie la représentation de l'homme et relègue la femme dans l'intimité du foyer.

Ce n'est pas ici le choc de deux universalismes : ce sont deux conceptions particularistes du monde qui se rencontrent et qui se découvrent incompatibles.


© Polemia
10/01/2004

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